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Chaque position rattachée à son auteur, son ouvrage et son année.

Les Voies éducatives Courants & preuves

L'enfant de 1 à 3 ans : la période d'opposition, et ce que chaque courant en fait

La crise de colère est mesurée depuis 2003 : durée modale de trente secondes à une minute, trois crises sur quatre sous les cinq minutes. Quatre courants lisent pourtant la même scène de quatre façons incompatibles, et les programmes évalués pour les tout-petits n’arrivent presque pas jusqu’aux familles françaises.

  • Publié le 1 octobre 2026
  • 12 min de lecture
  • 6 sections
  • Âge par âge

Une crise de colère à deux ans dure moins longtemps que le récit qu’on en fait. Elle est chronométrée depuis 2003, sur 335 enfants, et ces chiffres circulent peu en français.

Michael Potegal et Richard J. Davidson ont publié cette année-là deux articles dans le Journal of Developmental and Behavioral Pediatrics, à partir de récits parentaux codés par tranches de trente secondes. La durée modale s’établit entre trente secondes et une minute. Trois crises sur quatre s’achèvent en cinq minutes ou moins. La synthèse clinique de StatPearls reprend ces valeurs, ajoute une médiane d’environ trois minutes et une fréquence d’à peu près une crise par jour entre 18 et 60 mois.

75 % des crises de colère durent cinq minutes ou moins.

Potegal M. et Davidson R. J., Journal of Developmental and Behavioral Pediatrics, 2003, 335 enfants de 18 à 60 mois.

Aucun débat éducatif n’est tranché par là. Mais un épisode qui dure une minute ne se raconte pas comme une épreuve, et les deux camps français qui s’opposent sur la conduite à tenir mettent l’un et l’autre en scène quelque chose de bien plus long que ce qui a été mesuré.

La colère et la détresse ne sont pas le même phénomène

L’analyse en composantes principales des deux chercheurs isole deux constituants indépendants à l’intérieur d’une même crise. La colère : crier, taper, se jeter au sol. La détresse : geindre, pleurer, chercher un réconfort. Elles coexistent sans que l’une commande l’autre.

Leur trajectoire diffère avec l’âge. La colère de haute intensité décroît à mesure que l’enfant grandit, celle de basse intensité augmente. Un enfant de trois ans ne fait donc pas moins de crises qu’un enfant de dix-huit mois. Il en fait d’une autre composition.

Le résultat gêne les deux lectures françaises dominantes. Voir dans la crise une souffrance à consoler laisse de côté sa part de colère. Y voir une exigence à laquelle il ne faut pas céder laisse de côté sa part de détresse. Le phénomène tient les deux ensemble, et cette indépendance statistique est précisément ce que l’article de 2003 établit.

« Terrible two » ne figure dans aucune classification

L’expression appartient à la vulgarisation. Aucune entité clinique derrière, aucun critère, aucun seuil. Elle se trompe même d’âge : la prévalence des crises culmine entre 30 et 36 mois, pas à deux ans.

La catégorie clinique qui existe porte un autre nom et d’autres exigences. Le trouble oppositionnel avec provocation suppose, dans le DSM-5-TR, au moins quatre symptômes présents pendant six mois au minimum, assez graves et assez perturbateurs pour altérer le fonctionnement de l’enfant. Sa prévalence est estimée entre 3 et 5 % chez l’enfant et l’adolescent.

« Terrible two » n’est pas un diagnostic, et ne le devient pas parce qu’un article le répète.

Les crises touchent 87 % des enfants entre 18 et 24 mois et 91 % entre 30 et 36 mois. Un comportement présent chez neuf enfants sur dix ne décrit pas un trouble, il décrit une classe d’âge. La confusion entre l’opposition ordinaire et le trouble oppositionnel avec provocation alimente l’inquiétude des parents autant que le marché du conseil qui s’en occupe.

Quatre lectures de la même scène

Un enfant de deux ans se laisse tomber au sol dans un magasin parce qu’on lui refuse un objet. La scène est la même pour tout le monde. Ce qu’on en dit, non.

Ce que la crise estQui le soutientCe qui s’ensuit
une décharge d’un système nerveux surchargéIsabelle Filliozat, J’ai tout essayé !, 2011accompagner la décharge, ne pas l’interrompre
une émotion à accueillir et à nommerJohn Gottman, coaching émotionnel, 1997cinq étapes, du repérage de l’émotion à la recherche d’une solution
un comportement dont l’issue détermine la fréquencecourant comportemental, programmes d’entraînement parentalattention différentielle, retrait de l’attention pendant la crise
un test de la limite éducativeCaroline Goldman, File dans ta chambre !, 2022isolement bref, durée modulée selon la transgression

Ce sur quoi les quatre divergent, c’est la nature de l’événement, et cette question commande tout le reste. On ne répond pas de la même façon à un système nerveux débordé et à une négociation.

Chez Filliozat, interrompre la crise interrompt ce qui la résout

Le sous-titre de J’ai tout essayé !, paru chez JC Lattès en 2011, délimite exactement le terrain : « Opposition, pleurs et crises de rage : traverser sans dommage la période de 1 à 5 ans ». L’ouvrage fait de la crise l’instrument par lequel l’enfant évacue une tension accumulée, plutôt qu’un moyen d’obtenir quelque chose. Le geste qui en découle est l’accompagnement.

Le niveau de preuve est celui d’une doctrine d’auteur, adossée à des lectures de neurophysiologie. Aucun essai contrôlé n’y est rapporté, et aucune évaluation indépendante du dispositif proposé n’a été identifiée.

Le coaching émotionnel range les parents en quatre catégories, pas deux

John Gottman, Lynn Fainsilber Katz et Carole Hooven distinguent dans Meta-Emotion (1997) quatre attitudes parentales devant l’émotion de l’enfant : la minimiser, la désapprouver, l’accepter sans aider, ou l’accompagner. Seule la dernière constitue le coaching, et elle se décompose en cinq gestes qui vont du repérage de l’émotion jusqu’à la recherche d’une solution acceptable.

La distinction compte pour la période 1-3 ans : accepter la crise sans intervenir ne relève pas, dans cette grammaire, du coaching émotionnel. C’est la troisième catégorie, celle du laisser-faire.

Le niveau de preuve monte d’un cran par rapport à la doctrine d’auteur. Il s’agit de recherche observationnelle, avec des mesures de régulation chez l’enfant, sans atteindre le statut d’un programme évalué en essai randomisé.

Pour le courant comportemental, la crise n’a pas de contenu à décrypter

Elle a une fréquence, et cette fréquence dépend de ce qui la suit. Si la crise obtient l’objet, elle se répète. Si elle n’obtient rien, elle s’éteint. D’où l’attention différentielle : renforcer largement les comportements souhaités, retirer l’attention pendant la crise elle-même.

C’est la lecture la mieux étayée du champ, parce que les programmes qui l’appliquent ont été évalués en essais contrôlés, y compris sur des enfants de moins de deux ans. Le nombre de ces programmes qui arrivent jusqu’aux familles françaises est une tout autre affaire, et bien plus étroit que le corpus.

Goldman fait de la limite la question centrale, et vise deux auteures nommément

Caroline Goldman, docteure en psychologie clinique, soutient dans File dans ta chambre ! Offrez des limites éducatives à vos enfants (InterÉditions, 2022) que la limite est structurante et que son absence produit les troubles du comportement qu’elle observe en consultation. Elle met en cause Isabelle Filliozat et Catherine Gueguen. Sa réponse à la transgression est l’isolement bref, de durée modulée selon la gravité.

Vincent Coquaz a soumis ces positions à quatre chercheurs dans Libération du 17 juillet 2023. Franck Ramus, directeur de recherche au CNRS, y oppose que l’efficacité du temps de retrait plafonne à cinq minutes dans la littérature, et qualifie de démesurée son application dès un an. Frédérick Russet, psychologue clinicien au CHU de Montpellier, relève l’absence d’études citées. Grégoire Borst juge dangereux le discours tenu sur le TDAH. Ces éléments sont ceux du journal : le protocole exact se trouve dans les écrits de Goldman, pas dans la restitution qu’en fait la presse, et la nuance est loin d’être un scrupule de forme sur un sujet aussi disputé.

L’outil évalué pour les tout-petits existe, il arrive mal jusqu’en France

L’âge d’entrée de chaque dispositif est le fait le plus rarement mis sur la table, et il se vérifie ligne à ligne.

DispositifÂge viséCe qui l’étaye
Isabelle Filliozat, J’ai tout essayé !1 à 5 ansdoctrine d’auteur
isolement selon Caroline Goldman, tel que rapporté par Libérationdès 1 andoctrine d’auteur
PCIT-Toddler, version tout-petits de la PCIT14 à 24 moisdeux essais randomisés, 2021 et 2024
Incredible Years Toddler1 à 3 ansvolet tout-petits d’un programme évalué
PCIT standard (Sheila Eyberg)2 à 7 ansessais contrôlés
Barkley, Defiant Children, manuel clinique2 à 12 ansmanuel de formation, 3e éd. 2013
groupes de type Barkley diffusés en France4 à 13 ansformat français, 10 à 12 séances

La version tout-petits de la PCIT a été évaluée sur des enfants de 14 à 24 mois par l’équipe de Jane Kohlhoff, d’abord sur 66 dyades mère-enfant d’un âge moyen de 19 mois dans une clinique communautaire australienne, puis sur 90 tout-petits répartis en 2024 entre PCIT-Toddler, un comparateur actif et une liste d’attente. Le volet tout-petits d’Incredible Years vise, lui, la tranche 1-3 ans.

L’écart n’oppose donc pas la science au vide. Il sépare ce qui a été évalué de ce qui parvient aux familles françaises. Le réseau international de la PCIT annonce un public de 2 à 7 ans, sans mention de la version tout-petits. Le manuel de Barkley couvre 2 à 12 ans, quand les groupes qui s’en réclament en France s’ouvrent à partir de 4 ans. Triple P, conçu pour les 0-12 ans, n’a existé en France qu’à l’état d’expérimentation en ligne, portée par l’ARS Grand Est dans la Meuse, et l’accès en est fermé.

Un parent français qui cherche un appui évalué pour un enfant de quinze mois cherche donc quelque chose qui existe, mais qui ne se trouve pas près de chez lui. Le constater ne départage aucun courant. Non évalué ne veut pas dire réfuté, et non diffusé ne veut pas dire non évalué.

Ce que la loi encadre, et ce que les parents déclarent faire

Le cadre juridique, lui, ne vient d’aucun courant. La loi n° 2019-721 du 10 juillet 2019 insère à l’article 371-1 du code civil que « l’autorité parentale s’exerce sans violences physiques ou psychologiques ». Elle ne crée ni incrimination pénale nouvelle ni sanction propre, ce que des juristes ont relevé dès sa publication.

Sept ans plus tard, le troisième baromètre Ifop pour la Fondation pour l’Enfance, publié le 17 avril 2026 auprès de 1 005 parents d’enfants de 0 à 17 ans interrogés du 30 janvier au 9 février, donne 84 % de parents déclarant au moins une violence éducative sur douze mois, 68 % ayant crié ou hurlé, et 41 % ayant eu recours à une punition physique.

Ce dernier chiffre déborde les quatre courants ensemble. Pas un seul de ceux qui sont exposés ici ne recommande la punition physique, y compris les plus fermes sur la limite. Le débat français se concentre donc sur la sanction de retrait, pendant que quatre parents sur dix déclarent tout autre chose.

Entre 1 et 3 ans, la crise de colère est un fait de développement quasi universel, mesuré, et bref. Ce qui varie d’un courant à l’autre, c’est la théorie appliquée à ce que fait l’enfant.

Quatre lectures coexistent, elles conduisent à des gestes opposés, et leurs niveaux de preuve ne sont pas comparables. Les deux qui parlent le plus fort en France commencent dès un an et relèvent de la doctrine d’auteur, pendant que les programmes évalués sur cette tranche d’âge restent quasi absents du terrain français.

Ce que la crise fait toute seule

Un résultat de Potegal et Davidson est passé presque inaperçu, alors qu’il dérange les quatre lectures à la fois. Quand l’enfant tape du pied ou se laisse tomber au sol dans les trente premières secondes, la crise est plus courte, et le parent intervient moins souvent.

La forme de la crise oriente donc en partie la conduite de l’adulte, et pas seulement l’inverse. Aucune des quatre doctrines ne modélise cette boucle : toutes partent d’un adulte qui décide, face à un enfant qui manifeste. Ce qui a été observé est plus enchevêtré.

Les situations concrètes de cette tranche d’âge, l’enfant qui tape à deux ans, celui qui mord à la crèche ou celui qui refuse le pot, se traitent chacune à part, parce que les courants ne s’y rangent pas dans le même ordre. Sur la conduite à tenir pendant la crise, le face-à-face se lit dans ce qui oppose Gottman et Filliozat ; sur le temps de retrait, dans le protocole que Goldman et Ramus opposent l’un à l’autre. Trois ans plus tard, le terrain change : l’école devient obligatoire et des courants entiers jugent ce seuil trop précoce.

Potegal M., Davidson R. J., « Temper Tantrums in Young Children: 1. Behavioral Composition », Journal of Developmental and Behavioral Pediatrics, 2003 (PMID 12806225), et « …2. Tantrum Duration and Temporal Organization », 2003 (PMID 12806226).

Notice Temper Tantrums, StatPearls, NCBI Bookshelf (NBK544286).

Filliozat I., J’ai tout essayé ! Opposition, pleurs et crises de rage : traverser sans dommage la période de 1 à 5 ans, JC Lattès, 2011.

Gottman J. M., Katz L. F., Hooven C., Meta-Emotion: How Families Communicate Emotionally, 1997.

Goldman C., File dans ta chambre ! Offrez des limites éducatives à vos enfants, InterÉditions, 2022.

Coquaz V., « L’éducation positive en débat : que valent les arguments scientifiques de la psy Caroline Goldman ? », Libération, CheckNews, 17 juillet 2023.

Barkley R. A., Defiant Children: A Clinician’s Manual for Assessment and Parent Training, Guilford Press, 3e éd. 2013 ; public annoncé par l’éditeur : 2 à 12 ans.

Kohlhoff J. et al., « Parent-Child Interaction Therapy with Toddlers: A Community-based Randomized Controlled Trial with Children Aged 14-24 Months », Journal of Clinical Child & Adolescent Psychology, 2021, 50(3), p. 411-426 (PMID 32078379).

Kohlhoff J. et al., « Optimizing parenting and child outcomes following parent-child interaction therapy - toddler: a randomized controlled trial », BMC Psychology, 2024 (PMID 39578868), 90 tout-petits de 14 à 24 mois.

Incredible Years Toddler, volet tout-petits (1 à 3 ans) de la série développée par Carolyn Webster-Stratton.

Triple P, programme pour les 0-12 ans ; expérimentation en ligne de l’ARS Grand Est dans la Meuse, accès clos.

Trouble oppositionnel avec provocation, Manuel MSD, édition professionnelle, critères DSM-5-TR.

Loi n° 2019-721 du 10 juillet 2019 relative à l’interdiction des violences éducatives ordinaires, JORF du 11 juillet 2019.

Baromètre des violences éducatives ordinaires, Ifop pour la Fondation pour l’Enfance, 3e édition, 17 avril 2026.

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