Les deux hommes ont travaillé auprès du même patron. Thomas Gordon était étudiant de troisième cycle à l’université de Chicago quand Carl Rogers lui a demandé d’écrire un chapitre pour un livre en cours. Marshall Rosenberg a soutenu son doctorat de psychologie clinique à l’université du Wisconsin en 1961, sous la direction de Rogers, après avoir servi d’assistant sur un projet de recherche mesurant les effets de la psychothérapie auprès de patients schizophrènes. De cette matrice commune sont sorties deux procédures destinées à remplacer la punition. Elles ne se ressemblent pas.
Neuf ans après le doctorat de Rosenberg, Gordon publie Parent Effectiveness Training. Vingt-neuf ans après Gordon, Rosenberg publie Nonviolent Communication: A Language of Life. En France, le second est partout et le premier n’apparaît presque jamais dans les pages qui expliquent aux parents comment parler à leur enfant. C’est un accident de diffusion, pas un jugement de valeur : Gordon est le seul des deux à disposer d’une méta-analyse dédiée, et ce qu’elle dit n’arrange personne.
Cette page décrit deux mécaniques de règlement de conflit. Accueillir un chagrin, nommer une colère, tenir une limite pendant une crise relèvent d’une autre opération et d’un autre corpus.
Chez Gordon, la première question n’est pas « que faire » mais « à qui appartient le problème »
Le programme d’ateliers précède le livre. Gordon a conçu sa formation de parents en 1962 et l’a d’abord centrée sur l’écoute active ; Parent Effectiveness Training paraît le 1ᵉʳ novembre 1970 et sert ensuite de support au cours. La traduction française, Parents efficaces, circule chez Marabout à partir de 1987, avec une réédition en poche en 2024.
Le tri arrive avant tout le reste. Gordon découpe les situations selon celui que le comportement dérange, et la conduite à tenir change du tout au tout selon la réponse.
| Qui est gêné | Ce que fait l’adulte, chez Gordon |
|---|---|
| L’enfant | il se tait et pratique l’écoute active, il reformule ce qu’il entend, sans conseiller, sans rassurer, sans juger |
| L’adulte | il parle de lui, par un message-je |
| Les deux, et leurs besoins s’opposent | méthode sans perdant |
| Personne | rien |
L’écoute active suppose que l’enfant parle. Elle s’applique donc à partir du moment où il formule quelque chose, autour de deux ou trois ans pour les contrariétés simples, et elle prend sa pleine mesure entre six et dix-huit ans, quand l’enfant rapporte des difficultés que l’adulte n’a pas vues.
Gordon a aussi dressé la liste inverse, celle des réponses qui coupent la conversation. Douze entrées, que ses formateurs appellent la sale douzaine : critiquer, étiqueter, diagnostiquer, complimenter de manière évaluative, ordonner, menacer, moraliser, questionner, conseiller, argumenter, rassurer, ironiser. Le compliment évaluatif figure sur cette liste au même titre que la menace, et c’est le point qui surprend le plus les parents en atelier.
Le message-je a trois parties, et deux disparaissent dans l’usage courant
Ce que Gordon appelle un message-je de confrontation comporte trois éléments, et il les énumère : une description du comportement sans reproche, l’effet concret de ce comportement sur celui qui parle, le sentiment que cet effet produit chez lui.
Trois parties. Pas une.
L’usage français a retenu la troisième et jeté les deux autres. « Je suis déçu que tu ne ranges pas ta chambre » n’est pas un message-je au sens de Gordon, il n’y a ni comportement décrit sans jugement, ni effet tangible. « Quand les vêtements sales restent par terre, je dois refaire un deuxième tri le samedi, et ça m’agace » en est un. La différence n’est pas cosmétique. L’effet concret est ce qui rend le message discutable, donc négociable ; le sentiment seul est une pression affective, et Gordon la range du côté du pouvoir.
Le contresens le plus répandu consiste à camoufler un « tu » derrière un « je ». « Je trouve que tu es paresseux » commence par « je » et reste un jugement sur la personne.
La méthode sans perdant est une procédure en six étapes
Gordon numérote trois façons de régler un conflit de besoins. Méthode I, l’adulte gagne et l’enfant cède. Méthode II, l’enfant gagne et l’adulte cède. Méthode III, personne ne cède, parce que la solution est cherchée ensemble et n’est adoptée que si elle convient aux deux. Il refuse les deux premières avec le même argument, l’une comme l’autre produisant un perdant qui n’a aucune raison de tenir l’accord.
La méthode III se déroule en six étapes : identifier et définir le conflit, produire des solutions possibles, les évaluer, choisir, mettre en œuvre, puis revenir vérifier ce que ça a donné. La sixième est celle qu’on saute, et c’est celle qui distingue la procédure d’une simple négociation.
Deux conditions matérielles pèsent lourd. Il faut que l’enfant soit capable de proposer une solution et de se projeter dans son application, ce qui écarte les moins de cinq ou six ans pour tout conflit un peu complexe. Il faut aussi du temps. La définition du conflit à elle seule occupe souvent la moitié de l’échange, parce que les deux parties découvrent qu’elles ne parlaient pas du même problème.
Sur les règles de la maison, la position de Gordon est celle qui lui vaut ses critiques les plus dures. Il accepte l’autorité de compétence, celle qui vient du savoir, et refuse le pouvoir de coercition. Les règles passent donc par la méthode III. Le courant de l’autorité y lit un effacement du cadre parental.
Rosenberg n’a pas écrit un livre d’éducation
Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs) paraît en français en 1999, la même année que l’édition américaine. Le sous-titre annonce une introduction à la Communication NonViolente, orthographiée en un mot dans l’usage du réseau certifié. Le livre ne parle pas d’enfants. Il parle de couples, d’entreprises, de médiation, de conflits armés. Rosenberg y soutient que la violence des relations tient à un langage qui juge, compare, nie la responsabilité et exige.
La séquence tient en quatre temps, résumés par le sigle OSBD : observation, sentiment, besoin, demande. L’observation décrit des faits sans les évaluer. Le sentiment se distingue de ce qu’on pense que l’autre nous a fait. Le besoin est celui, universel, qui se tient derrière le sentiment. La demande est concrète, formulée au positif, et négociable, faute de quoi c’est une exigence.
Une exigence propre à Rosenberg passe rarement dans les reprises françaises, le tri des faux sentiments. « Je me sens manipulé », « je me sens ignoré », « je me sens rejeté » ne décrivent pas un état intérieur mais une interprétation de la conduite d’autrui. Rosenberg les écarte du champ des sentiments. Appliquée sérieusement, cette règle élimine une bonne part de ce que les ateliers pour parents font dire aux participants.
La transposition à l’éducation n’est pas venue de Rosenberg. Elle est venue des praticiens, et en France de celles qui se sont formées à la CNV, Isabelle Filliozat et Catherine Gueguen au premier rang.
« La communication non violente interdit d'employer la force. » Rosenberg consacre un chapitre entier à la distinction entre l'usage protecteur et l'usage punitif de la force. Le premier agit pour empêcher un dommage, sans intention de faire souffrir ni de faire regretter, porter un enfant hors de la chaussée en relève. Le second suppose que la personne a mal agi parce qu'elle est mauvaise et qu'il faut lui faire expier. Rosenberg récuse le second et admet le premier. La nuance saute presque toujours dans les vulgarisations françaises.
Ce qui sépare les deux corpus
Gordon a construit un dispositif de formation pour parents, avec un manuel, des animateurs et une progression. Rosenberg a construit une théorie générale du langage que d’autres ont appliquée à l’enfance.
Cette différence de nature se voit dans la mécanique. Gordon commence par attribuer le problème, ce qui produit trois conduites distinctes ; Rosenberg applique la même séquence en quatre temps quel que soit le porteur du problème. Gordon prévoit une procédure de décision avec vérification différée, quand la demande de Rosenberg s’arrête à la formulation. Sur la punition et la récompense, en revanche, les deux disent la même chose : ce sont deux formes du même pouvoir. Rosenberg y ajoute deux questions, que veut-on que l’enfant fasse, et pour quelle raison veut-on qu’il le fasse, la punition ne pouvant produire qu’une réponse indésirable à la seconde. Ce refus conjoint de la récompense les met en travers du béhaviorisme parental et des tableaux de comportement.
Le seul chiffre du dossier dit que le programme change les parents
Le versant communication de la parentalité contemporaine est pauvre en évaluations. Il en existe une, et elle porte sur Gordon.
Barry Cedar et Ronald Levant ont publié en 1990, dans The American Journal of Family Therapy, une méta-analyse des effets du Parent Effectiveness Training portant sur vingt-six études. Trois résultats en sortent. Sur le comportement des parents, l’effet est faible à modéré, d = 0,37. Sur le comportement des enfants mesuré juste après la formation, il est nul.
d = 0,03
Taille d'effet du Parent Effectiveness Training sur le comportement des enfants, en post-traitement immédiat. Elle remonte à 0,53 au suivi. Cedar & Levant, The American Journal of Family Therapy, 1990, 18, p. 373-384.
Le contraste entre 0,03 et 0,53 se lit de deux manières, et aucune source ne tranche. Ou bien le changement de conduite des parents met des mois à produire un effet sur l’enfant, ce qui serait cohérent avec la théorie. Ou bien les familles encore joignables au moment du suivi sont celles chez qui ça a marché, ce qui est un biais d’attrition classique. Une taille d’effet de 0,37 signifie un écart d’un tiers d’écart-type entre les parents formés et les autres, sur des mesures majoritairement déclaratives. Le niveau de preuve est celui d’une méta-analyse d’études d’intervention, sans essai contrôlé randomisé de grande taille.
Du côté de la communication non violente, le dossier est plus mince. Carme Mampel Juncadella a produit en 2013, dans le cadre d’un master en études de psychothérapie à l’université de Sheffield, une revue systématique de la recherche empirique sur la CNV et l’empathie. Deux mille six cent trente-quatre références passées au crible, quatorze études retenues, rapportant treize expérimentations, huit sur des ateliers et cinq en situation réelle, toutes en milieu éducatif. Deux seulement emploient des instruments de mesure validés et communs. Les autres reposent sur des questionnaires maison.
La conclusion à en tirer n’est pas que la CNV ne fonctionne pas. C’est qu’à cette date rien ne permet de le dire, dans un sens ou dans l’autre. Le statut du corpus est celui d’une doctrine d’auteur, comme la discipline positive, et à la différence des programmes d’entraînement aux habiletés parentales bâtis sur des essais contrôlés.
Se former coûte d’abord du temps
Les deux réseaux verrouillent leur nom, et de deux manières différentes.
Côté français, Les Ateliers Gordon délivrent quatre ateliers de base, Parents, Pro Enfance, Enseignants et Jeunes, puis deux niveaux supérieurs dont une formation de formateurs. L’association écrit que seules les personnes qu’elle accrédite peuvent se prévaloir de la méthode. La propriété de celle-ci reste à Gordon Training International, aux États-Unis.
La communication non violente demande davantage. Devenir formateur certifié suppose vingt jours de formation préalable auprès de formateurs déjà certifiés, plus une session d’orientation, puis quatre cycles répartis sur quatre ans, avec participation à des groupes de pratique et de supervision. Pour la francophonie hors Québec, le Center for Nonviolent Communication délègue ce parcours à un organisme dédié, A-Certif. Au terme, aucun diplôme : une certification, renouvelée chaque année. C’est un régime que d’autres réseaux du secteur pratiquent aussi, et il ne se confond ni avec Qualiopi ni avec un titre d’État, trois choses que le mot « certification » recouvre.
Là où les deux corpus s’arrêtent
Ni Gordon ni Rosenberg ne disent quoi que ce soit du sommeil, du laisser-pleurer, des écrans ou de l’alimentation. Ce ne sont pas des oublis. Ces objets ne relèvent pas de ce que leurs procédures traitent, à savoir un désaccord entre deux personnes qui parlent.
D’où une limite d’âge qui n’est pas une opinion mais une conséquence de la mécanique. L’écoute active reformule des mots. Le message-je s’adresse à quelqu’un capable d’entendre trois propositions liées. La méthode sans perdant demande de proposer une solution et de s’y tenir. Avant deux ans, rien de tout cela n’a de prise, et les pages qui présentent la communication non violente comme une manière de s’adresser à un nourrisson transportent le vocabulaire d’un corpus hors du domaine où il a été construit. La confusion entre punition, sanction et conséquence naît souvent au même endroit.
Gordon T., Parent Effectiveness Training, 1970 ; trad. fr. Parents efficaces, Marabout, à partir de 1987, réédition poche 2024.
Rosenberg M. B., Nonviolent Communication: A Language of Life, PuddleDancer Press, 1999 ; trad. fr. Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs), 1999.
Cedar B. & Levant R. F., « A meta-analysis of the effects of Parent Effectiveness Training », The American Journal of Family Therapy, 1990, 18, p. 373-384.
Juncadella C. M., What is the impact of the application of the nonviolent communication model on the development of empathy? Overview of research and outcomes, MSc in Psychotherapy Studies, University of Sheffield, 2013.
Gordon Training International, « Origins of the Gordon Model » ; Les Ateliers Gordon ; Center for Nonviolent Communication, pages de certification (consultées le 6 août 2026).