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Chaque position rattachée à son auteur, son ouvrage et son année.

Les Voies éducatives Courants & preuves

Autorité, permissivité, laisser-faire : de Baumrind à Pleux, ce que chaque courant appelle un cadre

Le dossier de l’IFÉ n° 63 nomme « autoritaire ou structurant » le style que la conversation courante appelle bienveillant, et « autoritariste » celui qu’elle appelle autoritaire. Six vocabulaires français recouvrent quatre cases, et les courants qui s’opposent en revendiquent souvent une seule.

  • Publié le 12 août 2026
  • 13 min de lecture
  • 9 sections
  • Les désaccords

Dans une conversation entre parents, « autoritaire » est un reproche. Dans le dossier de veille n° 63 de l’Institut français de l’éducation, c’est le nom du style associé aux meilleurs résultats scolaires. Un adjectif, deux référents opposés, la même langue.

Personne n’a fait de faute de frappe. Le débat français sur le cadre bute d’abord sur son vocabulaire, et une bonne partie des auteurs qui s’y opposent revendiquent en réalité la même case d’une grille à quatre entrées, sous six noms différents.

Deux axes, quatre cases, et rien de plus

Le modèle tient en peu de choses. Diana Baumrind observe des familles d’enfants d’âge préscolaire et publie en 1966 « Effects of authoritative parental control on child behavior » dans Child Development, puis développe le modèle en 1971 dans une monographie de Developmental Psychology. Elle y décrit trois configurations, pas quatre.

Eleanor Maccoby et John Martin reformulent l’ensemble en 1983, dans le Handbook of Child Psychology, en croisant deux dimensions tenues pour indépendantes : l’exigence, c’est-à-dire ce que le parent demande et surveille, et la réactivité, c’est-à-dire la chaleur et l’attention portées aux besoins de l’enfant. Croiser deux axes binaires produit mécaniquement quatre cases. La quatrième, celle où l’exigence et la réactivité sont toutes deux faibles, n’avait été décrite par personne. Elle est née d’une case vide.

Le modèle décrit un climat familial, pas une technique. Il ne dit rien du coucher, rien de la punition, rien du téléphone à 13 ans. Et il est corrélationnel : il classe des parents et compare des enfants. Ce que le modèle mesure exactement est repris dans les quatre styles parentaux de Baumrind.

Le dossier de l’IFÉ inverse deux étiquettes sur trois

Annie Feyfant signe en juin 2011 le dossier d’actualité n° 63 du service Veille et analyses de l’IFÉ, consacré aux effets de l’éducation familiale sur la réussite scolaire. Page 2, elle présente la typologie de Baumrind avec des mots que l’usage courant emploie en sens contraire.

« D. Baumrind a défini un “style permissif”, avec un contrôle faible mais un soutien élevé […]. Le deuxième style proposé par Baumrind est un “style autoritariste” se caractérisant par un contrôle élevé et un soutien faible […]. Enfin, le troisième style appelé par Baumrind “style autoritaire ou structurant”, qui prend la forme d’un contrôle et d’un soutien élevés. »

Annie Feyfant, Les effets de l’éducation familiale sur la réussite scolaire, dossier d’actualité Veille et analyses n° 63, IFÉ-ENS Lyon, juin 2011, p. 2. Le passage s’appuie sur Bergonnier-Dupuy (2005) et sur Duru-Bellat et van Zanten (2006).

« Autoritaire » y désigne donc contrôle fort et soutien fort, la case que la vulgarisation appelle démocratique ou bienveillante. « Autoritariste », mot rare en français, désigne ce que tout le monde appelle autoritaire. Un lecteur pressé qui retient de ce dossier que le style favorable est « autoritaire » aura retenu exactement l’inverse de ce que le dossier soutient.

Feyfant rapproche au passage la grille de deux autres typologies françaises, celle de Jacques Lautrey (environnement aléatoire, souplement structuré, rigide) et celle de Kellerhals et Montaudon (contractualiste, statutaire, maternaliste). Aucune des trois ne partage un mot avec les deux autres.

Le Conseil de l’Europe a mis la difficulté entre crochets

Le document d’experts qui accompagne la Recommandation Rec(2006)19 emploie une quatrième série d’étiquettes. Édité par Mary Daly pour la conférence des ministres européens chargés des affaires familiales de Lisbonne, en mai 2006, La parentalité positive dans l’Europe contemporaine nomme les quatre cases « l’autoritarisme, le rejet / la négligence, la permissivité et le bon exercice de l’autorité ».

Ses rédacteurs ont vu le problème et l’ont signalé sur place, dans une incise entre crochets : les chercheurs anglophones opposent authoritative, à connotation positive, à authoritarian, à connotation négative, « ce qui peut être rendu en français par l’opposition entre “autorité” et “autoritarisme” ». Le texte européen porte donc sa propre note de traducteur, et personne ne la cite.

Case de la grilleIFÉ, 2011Conseil de l’Europe, 2006Manuels et vulgarisationDiscipline positive
exigence forte, réactivité forteautoritaire ou structurantle bon exercice de l’autoritédémocratique, directif, autoritatifferme et bienveillant
exigence forte, réactivité faibleautoritaristeautoritarismeautoritairepunitif
exigence faible, réactivité fortepermissifpermissivitépermissif, indulgentpermissif
exigence faible, réactivité faiblenon décrite par Baumrindrejet, négligencenégligent, désengagéhors du vocabulaire

Ailleurs, le rapport écarte d’avance une autre lecture, en une phrase : « Éducation non violente n’est pas synonyme d’approche laxiste. » Le texte a donc dû se prémunir contre un contresens qui n’avait pas encore vingt ans d’existence commerciale en France. Le glissement complet du mot « positif », de la politique publique européenne à l’étal des libraires français, se lit dans éducation positive, discipline positive, parentalité positive.

Ce que les méta-analyses donnent, et à quelle échelle

Que les enfants de parents authoritative s’en sortent le mieux, le corpus le donne. Il donne aussi l’ampleur du lien, et celle-là ne circule pas.

Martin Pinquart a agrégé le corpus trois fois. Sur la réussite scolaire, 308 études publiées en 2016 dans Educational Psychology Review : le style authoritative, la chaleur, le contrôle comportemental et l’encouragement de l’autonomie sont bien associés à de meilleurs résultats, dans des proportions que l’auteur qualifie lui-même de faibles au sens statistique. Sur les troubles extériorisés, 1 435 études en 2017 dans Developmental Psychology : associations « très faibles à faibles ». Les liens les plus nets du corpus ne concernent pas les styles mais deux pratiques précises, le contrôle dur et le contrôle psychologique.

1 435 études agrégées pour un lien « très faible à faible » entre style parental et troubles extériorisés.

Pinquart M., Developmental Psychology, 2017, 53(5), p. 873-932.

Ce sont des méta-analyses d’études corrélationnelles, pas d’essais contrôlés. Aucun protocole n’assigne des parents à un style, et aucun ne le pourrait. Le sens de la causalité reste ouvert, et l’effet de l’enfant sur le parent n’est pas neutralisé.

Sur la portée hors du monde occidental, Pinquart et Rubina Kauser ont réuni 428 études dans Cultural Diversity and Ethnic Minority Psychology en 2018. Leur conclusion tempère la critique classique d’ethnocentrisme sans l’annuler : plus de similitudes que de différences entre régions, le style authoritative associé à au moins une issue favorable partout, mais des liens plus faibles dans les pays au score d’individualisme élevé. La grille voyage, ses coefficients moins bien.

Le versant français ne discute pas la grille, il discute une époque

Les auteurs français du retour de l’autorité n’argumentent pas sur les axes. Ils décrivent un basculement historique et le datent.

Didier Pleux, docteur en psychologie du développement, publie De l’enfant roi à l’enfant tyran chez Odile Jacob le 21 septembre 2002. L’éditeur porte encore sa thèse dans les mêmes termes : des parents ont abdiqué leur rôle, l’enfant a pris le pouvoir, l’éducation positive et la bienveillance ne suffisent pas, et il s’agit d’élever l’enfant dans la verticalité plutôt que dans l’horizontalité permissive. La formule visant nommément l’éducation positive figure sur la présentation d’une réédition, pas sur celle de 2002, et le courant n’existait alors pas en français sous ce nom.

Daniel Marcelli, pédopsychiatre, déplace le débat sur un autre mot dans Il est permis d’obéir, paru chez Albin Michel le 26 août 2009. Il sépare la soumission, obtenue par la contrainte ou par la séduction, de l’obéissance, qui suppose une relation de confiance : on se soumet à un pouvoir, on adhère à une autorité. Le livre s’adresse d’abord aux parents d’adolescents.

Aldo Naouri, pédiatre, mort le 18 mai 2026 à 88 ans, a tenu la position la plus dure du trio pendant vingt ans, en particulier dans Éduquer ses enfants. L’urgence aujourd’hui (Odile Jacob, mars 2008). Le niveau de preuve, chez les trois, est celui de la doctrine clinique : une expérience de consultation mise en forme, sans corpus d’évaluation. C’est aussi le statut du courant lui-même, examiné dans le courant de l’autorité.

Sur le châtiment corporel, les camps se croisent

On attendrait que les tenants de l’autorité tolèrent la fessée et que les tenants de la bienveillance la refusent. Les sources primaires distribuent les positions autrement.

Interrogé par Le Nouvel Observateur n° 2277 du 26 juin 2008, dans un dossier intitulé « Nos enfants sont-ils des têtes à claques ? », Naouri se déclare résolument contre tout châtiment corporel, fessée ou tape sur la main comprises, et juge dans le même entretien aberrante la campagne européenne contre les punitions corporelles, au motif que les États n’ont pas à se mêler de ce qui se passe dans les familles. Les deux moitiés de la phrase ont été citées séparément selon le camp du citateur. La nuance est le fait.

Diana Baumrind, elle, a signé en 1996 dans Pediatrics un article dont le titre est une position : A blanket injunction against disciplinary use of spanking is not warranted by the data. Elle a repris l’argument en 2002 avec Robert Larzelere et Philip Cowan, en commentaire de la méta-analyse d’Elizabeth Gershoff, dans Psychological Bulletin. La conclusion, page 586, est explicite : les données présentées par Gershoff ne justifient pas une interdiction générale de la fessée disciplinaire légère à modérée.

Ce qu’on lit souvent : la parentalité positive s’appuierait sur les travaux de Baumrind, qui aurait établi la supériorité d’une éducation sans punition physique.

Baumrind a publié le contraire, deux fois, en 1996 et en 2002. Le Conseil de l’Europe, lui, définit la parentalité positive comme un comportement non violent excluant tout châtiment corporel. Les deux références sont invoquées ensemble par des pages qui n’ont ouvert ni l’une ni l’autre. En France, le débat est de toute façon clos par le droit depuis la loi du 10 juillet 2019, dont la portée est examinée dans la loi sur les violences éducatives ordinaires.

La discipline positive et Didier Pleux revendiquent la même case

La discipline positive de Jane Nelsen paraît en français en 2012 aux Éditions du Toucan, dans une adaptation de Béatrice Sabaté et une traduction de Stéphanie Delacroix. Son sous-titre porte la formule qui a fait fortune : éduquer avec fermeté et bienveillance. Le courant se définit d’abord par ce qu’il refuse, ni permissif ni punitif, et la fermeté y répond au monde de l’adulte quand la bienveillance répond à celui de l’enfant.

Reporté sur la grille, cela donne exigence forte et réactivité forte. C’est la case que Pleux réclame sous le nom de verticalité, celle que l’IFÉ appelle autoritaire ou structurant, celle que le Conseil de l’Europe appelle le bon exercice de l’autorité. Quatre vocabulaires, une case.

Leur désaccord se joue ailleurs. À vingt heures, avec un enfant de 6 ans qui refuse de se coucher. À 14 ans, sur un téléphone confisqué. La grille ne mesure aucun de ces gestes, puisqu’elle décrit un climat. Les objections françaises adressées à l’un de ces courants sont réunies dans qui conteste l’éducation positive.

Chez Neill, le mot a changé en traversant la Manche

Reste le laisser-faire, que personne ne revendique, pas même ceux à qui on l’attribue.

A. S. Neill fonde Summerhill en 1921 et publie Summerhill en 1960 ; la traduction française, Libres enfants de Summerhill, paraît chez Maspero en 1970 et devient l’emblème du versant libertaire. Or Neill avait écrit en 1966 un second livre, entièrement consacré à la limite qu’il posait lui-même : Freedom, not license ! En anglais, license désigne l’abus de la liberté, l’empiètement sur le droit d’autrui.

La notice de la Bibliothèque nationale de France enregistre le titre original sous la traduction de Micheline Laguilhomie, parue chez Payot en 1970 : La liberté, pas l’anarchie. Le traducteur a remplacé un concept juridique par un mot politique. Le lecteur français du texte le plus libertaire du corpus reçoit donc, dès la couverture, une opposition entre ordre et désordre, là où l’auteur opposait le droit de l’enfant au droit des autres. Les décalages de ce genre entre l’original et ce qui arrive en français sont recensés dans les livres que le lecteur français n’a jamais pu lire.

Un geste identique, deux étiquettes, selon le pays où on le lit

Le document du Conseil de l’Europe contient, au chapitre sur les alternatives à l’éducation violente, un exemple qui vaut démonstration. Face à un enfant qui refuse d’aller se coucher, des parents qui choisissent de le réconforter et de le rassurer sont perçus comme énergiques dans les pays scandinaves ; ailleurs, écrivent les auteurs, la même attitude passerait pour permissive.

Le geste est identique. La case de la grille où on le range dépend de qui regarde. C’est la limite que les quatre étiquettes portent en elles depuis 1966, et qu’aucune traduction française ne pouvait corriger.

Baumrind D., « Effects of authoritative parental control on child behavior », Child Development, 1966, 37(4), p. 887-907.

Baumrind D., « Current patterns of parental authority », Developmental Psychology Monographs, 1971, 4(1, Pt. 2), p. 1-103.

Baumrind D., « A blanket injunction against disciplinary use of spanking is not warranted by the data », Pediatrics, 1996, 98, p. 828-831.

Baumrind D., Larzelere R. E. et Cowan P. A., « Ordinary physical punishment : is it harmful ? Comment on Gershoff (2002) », Psychological Bulletin, 2002, 128(4), p. 580-589.

Maccoby E. E. et Martin J. A., « Socialization in the context of the family : parent-child interaction », in Handbook of Child Psychology, vol. IV, 4e éd., Wiley, 1983, p. 1-101.

Feyfant A., Les effets de l’éducation familiale sur la réussite scolaire, dossier d’actualité Veille et analyses n° 63, IFÉ-ENS Lyon, juin 2011.

Daly M. (dir.), La parentalité positive dans l’Europe contemporaine, comité d’experts sur l’enfance et la famille, conférence des ministres européens chargés des affaires familiales, Lisbonne, 16-17 mai 2006 ; Recommandation Rec(2006)19 du Comité des Ministres, adoptée le 13 décembre 2006.

Pinquart M., « Associations of parenting styles and dimensions with academic achievement in children and adolescents : a meta-analysis », Educational Psychology Review, 2016, 28(3), p. 475-493.

Pinquart M., « Associations of parenting dimensions and styles with externalizing problems of children and adolescents : an updated meta-analysis », Developmental Psychology, 2017, 53(5), p. 873-932.

Pinquart M. et Kauser R., « Do the associations of parenting styles with behavior problems and academic achievement vary by culture ? Results from a meta-analysis », Cultural Diversity and Ethnic Minority Psychology, 2018, 24(1), p. 75-100.

Pleux D., De l’enfant roi à l’enfant tyran, Odile Jacob, 21 septembre 2002.

Marcelli D., Il est permis d’obéir. L’obéissance n’est pas la soumission, Albin Michel, 26 août 2009.

Naouri A., Éduquer ses enfants. L’urgence aujourd’hui, Odile Jacob, mars 2008. Entretien dans Le Nouvel Observateur n° 2277, 26 juin 2008, dossier « Nos enfants sont-ils des têtes à claques ? », relevé par l’OVEO le 10 juillet 2008.

Nelsen J., La discipline positive, adaptation Béatrice Sabaté, traduction Stéphanie Delacroix, Éditions du Toucan, 2012.

Neill A. S., La liberté, pas l’anarchie, traduit de Freedom, not license ! par Micheline Laguilhomie, Payot, 1970 (BnF, ark:/12148/cb352348006).

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