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Chaque position rattachée à son auteur, son ouvrage et son année.

Les Voies éducatives Courants & preuves

L'approche systémique : Palo Alto, Minuchin, et la méthode Piquet contre le harcèlement

Le courant né au Mental Research Institute cherche la cause du symptôme dans l'interaction, jamais dans l'enfant. Ce que Bateson, Watzlawick et Minuchin ont établi, ce qui a été mesuré, et pourquoi la méthode d'Emmanuelle Piquet en descend directement.

  • Publié le 10 août 2026
  • 14 min de lecture
  • 8 sections
  • Les courants éducatifs

Emmanuelle Piquet est l’une des voix les plus sollicitées de la presse française dès qu’il est question de souffrance à l’école. Les plateaux la présentent comme thérapeute, fondatrice de centres de consultation, auteure d’une dizaine d’ouvrages. Rarement comme l’héritière d’un courant précis, né en Californie au milieu des années cinquante, dont sa méthode reprend les prémisses une à une.

Ce courant a une adresse, une date et un article fondateur. Le rattachement n’a rien d’anecdotique : il change ce qu’on attend de la méthode, ce qu’on peut lui reprocher, et ce qu’il faudrait faire pour l’évaluer.

Le symptôme ne renseigne pas sur celui qui le porte

En 1956, quatre chercheurs réunis autour de l’anthropologue Gregory Bateson publient dans Behavioral Science un article intitulé « Toward a Theory of Schizophrenia ». Bateson, Don D. Jackson, Jay Haley et John Weakland y proposent la notion de double contrainte : un message qui contient deux injonctions contradictoires dont l’une interdit de commenter l’autre, adressé de façon répétée à quelqu’un qui ne peut pas quitter la relation.

L’article ne prétend pas expliquer la schizophrénie par la famille. Il fait autre chose, et c’est ce déplacement qui fonde le courant : il cherche la logique d’un comportement apparemment absurde dans la structure des échanges où ce comportement apparaît, plutôt que dans l’histoire ou la biologie de celui qui le produit.

L’équipe s’organise autour du Mental Research Institute, à Palo Alto. De là vient le nom sous lequel le courant est connu en France, et qui n’a jamais désigné une école au sens institutionnel : « école de Palo Alto » nomme un groupe de cliniciens, quelques ouvrages, et une manière de poser les problèmes.

Onze ans plus tard, Paul Watzlawick, Janet Beavin et Don Jackson publient Pragmatics of Human Communication, traduit chez Seuil en 1972 sous le titre Une logique de la communication. C’est ce livre qui a diffusé en français la formule la plus citée du courant, « on ne peut pas ne pas communiquer », et la thèse qui la porte : le comportement d’un individu se lit comme un élément d’un système d’interactions, pas comme le produit d’une cause interne.

« Approche systémique » n'est pas synonyme de « thérapie de toute la famille ». Les deux termes circulent l'un pour l'autre sur les sites de cabinets francophones. La thérapie familiale structurale de Minuchin réunit effectivement la famille en séance. La thérapie brève stratégique issue du Mental Research Institute, elle, se pratique couramment avec une seule personne : celle qui souffre, ou celle qui est le mieux placée pour modifier l'interaction. Un parent seul en consultation reste un dispositif systémique.

Ce qui entretient le problème, c’est ce qu’on fait pour le résoudre

Le second apport du groupe est plus contre-intuitif que le premier, et c’est celui qui a fait la fortune de la méthode auprès des praticiens.

En 1974, Watzlawick, Weakland et Richard Fisch publient Change, traduit l’année suivante chez Seuil sous le titre Changements : paradoxes et psychothérapie. Leur thèse tient en une phrase : le problème n’est pas la difficulté de départ, c’est l’ensemble des tentatives de solution que l’entourage a mises en place pour la faire cesser, et qui la maintiennent.

Un enfant de neuf ans redoute la récréation. Ses parents le rassurent chaque soir, l’interrogent chaque matin, préviennent l’enseignante. Chacun de ces gestes est raisonnable pris isolément. Additionnés, dit le modèle, ils confirment à l’enfant que la situation est effectivement redoutable, puisque des adultes s’en alarment à ce point ; ils constituent la tentative de solution, et c’est elle qu’il s’agit d’interrompre.

D’où la distinction entre un changement qui reste à l’intérieur des règles du système, et un changement qui modifie les règles elles-mêmes. Faire plus de la même chose relève du premier. Le second suppose de faire autre chose, souvent le contraire de ce que la logique commune suggère.

Le niveau de preuve de tout cet édifice mérite d’être dit sans détour : il s’agit d’une doctrine clinique, formulée à partir d’observations de séances et de constructions théoriques empruntées à la cybernétique et à la théorie des types logiques. Ni essai contrôlé, ni cohorte. Les fondateurs eux-mêmes n’ont jamais présenté leurs ouvrages autrement.

Minuchin déplace l’attention de l’histoire familiale vers sa géographie

Salvador Minuchin travaille à Philadelphie, pas à Palo Alto, et il vient d’une autre tradition. Son livre Families and Family Therapy, publié par Harvard University Press en 1974 et traduit en français sous le titre Familles en thérapie, constitue le second pilier de ce que la France appelle l’approche systémique.

Là où Palo Alto regarde des séquences d’échanges, Minuchin regarde une architecture. Une famille se compose de sous-systèmes : le couple conjugal, le couple parental, la fratrie. Entre eux passent des frontières, plus ou moins perméables. Le thérapeute observe qui parle à qui, qui s’allie à qui contre qui, et où les frontières ont cédé.

Deux configurations reviennent dans son vocabulaire. La famille enchevêtrée, où les frontières sont si poreuses que personne n’a d’espace propre, et où l’inquiétude d’un membre se propage instantanément à tous. La famille désengagée, où elles sont si rigides que la détresse d’un enfant ne déclenche aucune réaction. Aucune des deux n’est présentée comme une pathologie en soi : Minuchin les décrit comme les extrémités d’un continuum, où la plupart des familles se déplacent selon les périodes.

Vient ensuite la triangulation, qui est probablement sa notion la plus reprise. Un conflit conjugal que le couple ne peut pas traiter se déplace sur un enfant, lequel devient le lieu où le désaccord s’exprime enfin. L’enfant est alors le « patient désigné » : celui qu’on amène en consultation, celui dont on parle, et celui dont le symptôme rend un service au système.

L’intervention qui découle de ce cadre ne consiste pas à explorer le passé. Elle consiste à modifier l’organisation en séance, en faisant s’adresser la parole à ceux qui ne se la donnent plus, ou en interrompant une alliance qui court-circuite les parents.

L’unique corpus empirique du courant a été contesté dès 1988

C’est le point que les présentations françaises de l’approche systémique passent presque toujours sous silence, et il pèse lourd dans l’appréciation du courant.

Minuchin ne s’en est pas tenu à la clinique. Avec Bernice Rosman et le pédiatre Lester Baker, il publie en 1978 Psychosomatic Families: Anorexia Nervosa in Context, chez Harvard University Press. L’ouvrage soutient qu’un ensemble repérable de caractéristiques familiales, l’enchevêtrement, la surprotection, la rigidité, l’évitement du conflit et la triangulation de l’enfant, se retrouve chez les enfants et adolescents atteints d’anorexie, d’asthme ou de diabète instable, et que l’état physiologique de ces patients varie avec la tension familiale. C’était une thèse forte, et testable.

Dix ans plus tard, James Coyne et Barbara Anderson la reprennent point par point. Leur article « The “Psychosomatic Family” Reconsidered: Diabetes in Context » paraît dans le Journal of Marital and Family Therapy en 1988 (vol. 14, p. 113-123). Il reproche au modèle des effectifs trop faibles pour les conclusions tirées, des analyses statistiques insuffisantes, et une généralisation des résultats obtenus sur le diabète à des maladies qui n’avaient pas été étudiées.

Rosman et Baker répondent dans le même volume de la revue, avec de nouvelles analyses des données d’origine et l’accusation que la critique a déformé la méthodologie qu’elle prétend examiner. La controverse n’a jamais été refermée.

Ce que cet épisode établit vaut au-delà du cas Minuchin. Le courant systémique a produit un modèle explicite, il l’a soumis à l’épreuve empirique, et le résultat de cette épreuve fait l’objet d’un désaccord entre chercheurs depuis bientôt quarante ans. C’est déjà beaucoup plus que ce qu’ont fait la plupart des courants éducatifs, et beaucoup moins que ce dont on aurait besoin pour trancher. La lecture de ce genre de littérature suppose de savoir ce qu’un effectif de vingt sujets autorise à conclure, une question traitée dans comment se lit une étude en éducation.

Emmanuelle Piquet n’a pas inventé une méthode, elle en a importé une

La filiation est documentée, et elle passe par Liège.

L’Institut Gregory Bateson est fondé dans cette ville en 1987 par Jean-Jacques Wittezaele, qui avait passé trois ans au Mental Research Institute auprès de Watzlawick, Weakland et Fisch. En 1992, l’institut devient le représentant officiel du MRI pour l’Europe francophone. C’est là qu’Emmanuelle Piquet se forme à la thérapie brève et stratégique.

Elle ouvre un cabinet en Bourgogne en 2008, cofonde en 2012 le Centre de recherches sur les interactions et la souffrance scolaire, devenu Chagrin Scolaire puis À 180 degrés, réseau de consultation et de formation présent à Lyon, Mâcon, Paris, Lille, Dijon, Nancy, Genève, Lausanne et Liège.

Ses ouvrages, dont la bibliographie complète figure sur son site, se répartissent chez plusieurs éditeurs, ce qui explique en partie que les références citées dans la presse soient si souvent approximatives.

OuvrageÉditeurAnnée
Te laisse pas faire !Payot2014
Faites votre 180 degrésPayot2015
Je me défends du harcèlementAlbin Michel2015
Le harcèlement scolaire en 100 questionsTallandier2017
Allez les filles !Albin Michel2018
Nos enfants sous microscope (avec A. Elia)Payot2021
Manuel de survie face aux harceleursLes Arènes2024

Le vocabulaire de la méthode est le vocabulaire de Palo Alto, à peine traduit. Un problème y est défini comme une difficulté à laquelle ont été appliquées des tentatives de résolution au mieux inefficaces, au pire aggravantes. Le travail consiste à repérer ces tentatives, à les interrompre, puis à construire avec l’enfant une réponse qui modifie la relation avec celui qui l’agresse : la « flèche », phrase courte et déconcertante, doublée d’une posture corporelle, que l’enfant décoche lui-même au moment de l’agression.

Ni l’estime de soi de l’enfant, ni la sanction de l’agresseur

Le rattachement au courant se vérifie surtout à ce que la méthode refuse de faire, et c’est là qu’elle se sépare franchement des autres courants présents en France.

Elle ne travaille pas sur l’estime de soi de l’enfant harcelé, parce que le modèle ne situe pas le problème dans l’enfant. Elle ne travaille pas non plus sur la punition de l’agresseur, parce qu’une sanction laisse la relation intacte. Elle ne cherche pas davantage à comprendre pourquoi cet enfant-là a été choisi. Ces trois refus découlent mécaniquement de la prémisse posée en 1956 : c’est l’interaction qu’on modifie, rien d’autre.

Le contraste avec le reste du paysage est net. Les programmes d’entraînement aux habiletés parentales décrits dans la guidance parentale comportementale agissent sur les contingences, donc sur ce qui suit le comportement de l’enfant. L’éducation bienveillante et la communication non violente travaillent l’expression du ressenti et la qualité de l’écoute adulte. La psychanalyse de l’enfant cherche le sens du symptôme dans l’histoire du sujet. Aucun de ces courants ne considère qu’une réplique de sept mots prononcée par un enfant de onze ans constitue l’intervention thérapeutique elle-même.

Le désaccord porte aussi sur le rôle de l’adulte. Le programme pHARe, généralisé aux écoles élémentaires et aux collèges à la rentrée 2022 puis étendu aux lycées en 2023, repose sur la méthode de la préoccupation partagée : des entretiens individuels menés par des adultes formés auprès des élèves auteurs et témoins. L’intervention appartient aux adultes, et la cible en est le groupe. Dans l’approche héritée de Palo Alto, elle appartient à l’enfant, et la cible en est la relation. Ce que devient cette divergence pour une famille dont l’enfant est harcelé relève de la situation elle-même, traitée à part.

Ce qui a été mesuré, et sur combien d’enfants

Une évaluation existe. Elle est mince, elle est récente, et elle est presque jamais citée.

En 2023, Elena Gemoets soutient à l’université de Liège un mémoire de master en psychologie clinique, sous la direction d’Adélaïde Blavier, intitulé Harcèlement scolaire : comparaison de deux méthodes d’intervention, la méthode de la préoccupation partagée, ou Pikas, et la méthode systémique et stratégique de Palo Alto. La comparaison annoncée n’a pas pu être menée, faute de recrutement suffisant du côté de la préoccupation partagée. Le travail porte donc uniquement sur l’approche de Palo Alto, auprès de dix-neuf victimes de harcèlement, avec des mesures avant intervention, un mois après et quatre mois après, sur cinq échelles validées.

Les résultats rapportés sont une augmentation significative de l’estime de soi et une baisse des symptômes dépressifs, du sentiment de victimisation et de la souffrance déclarée, effets encore présents à quatre mois. Aucun effet significatif sur les idées suicidaires ni sur l’acceptation par les pairs.

Dix-neuf sujets, aucun groupe témoin, aucun tirage au sort, des échelles auto-rapportées, un mémoire de master non publié en revue à comité de lecture. Le résultat est encourageant et son niveau de preuve est faible. Faible ne veut pas dire nul, et non évalué ne veut pas dire réfuté : c'est l'état de la connaissance sur cette méthode en 2026.

Le chiffre qui circule le plus, en revanche, ne vient pas de là. Interrogée par la mutuelle Union Mutame, Emmanuelle Piquet avance qu’« au bout de 3 mois, 80 % des enfants estiment que leur souffrance a diminué d’au moins 50 % ». C’est une donnée d’activité produite par le réseau qui pratique la méthode, sur ses propres consultants, sans groupe de comparaison. Elle ne se compare pas aux essais contrôlés qui étayent d’autres approches, et l’écart de statut entre les deux types de chiffres est exactement ce que mesure l’état des preuves courant par courant.

Un courant qui n’a rien à dire sur les âges

Reste une singularité qui saute aux yeux dès qu’on range l’approche systémique à côté des autres.

Montessori a ses périodes sensibles, Steiner ses septénaires, la psychanalyse ses stades, la guidance parentale ses protocoles calibrés par tranche. Chacun de ces courants énonce ce qu’on peut attendre d’un enfant à trois ans, à sept ans, à treize ans. L’approche systémique n’a produit aucun découpage de ce type, et pas par négligence : son unité d’analyse n’est pas l’enfant, c’est la boucle d’interactions où il est pris. Un enchevêtrement familial ne change pas de nature entre six et quinze ans, une tentative de solution non plus.

La conséquence pratique est double. Le modèle s’applique tel quel à une classe, à un couple, à une équipe de travail, ce qui explique sa diffusion hors du champ éducatif. Et il ne fournit aucun repère développemental : sur la question de savoir ce qu’un enfant de six ans peut faire qu’un enfant de trois ans ne peut pas encore, il faut aller chercher ailleurs.

Bateson G., Jackson D. D., Haley J., Weakland J., « Toward a Theory of Schizophrenia », Behavioral Science, 1956, 1(4), p. 251-264.

Watzlawick P., Beavin J. H., Jackson D. D., Pragmatics of Human Communication, W. W. Norton, New York, 1967 ; trad. fr. Une logique de la communication, Seuil, Paris, 1972.

Watzlawick P., Weakland J. H., Fisch R., Change: Principles of Problem Formation and Problem Resolution, W. W. Norton, New York, 1974 ; trad. fr. Pierre Furlan, Changements : paradoxes et psychothérapie, Seuil, Paris, 1975.

Minuchin S., Families and Family Therapy, Harvard University Press, 1974 ; trad. fr. Familles en thérapie, rééd. Érès.

Minuchin S., Rosman B. L., Baker L., Psychosomatic Families: Anorexia Nervosa in Context, Harvard University Press, 1978.

Coyne J. C., Anderson B. J., « The "Psychosomatic Family" Reconsidered: Diabetes in Context », Journal of Marital and Family Therapy, 1988, 14(2), p. 113-123 ; réponse de Rosman B. L. et Baker L. dans le même volume.

Gemoets E., Harcèlement scolaire : comparaison de deux méthodes d'intervention, la méthode de la préoccupation partagée, ou Pikas, et la méthode systémique et stratégique de Palo Alto, mémoire de master en sciences psychologiques, université de Liège, 2023, dir. A. Blavier.

Institut Gregory Bateson, historique et statut de représentant du Mental Research Institute pour l'Europe francophone : igb-mri.com.

Bibliographie d'Emmanuelle Piquet : emmanuellepiquet.com. Notice biographique : Wikipédia.

Ministère de l'Éducation nationale, programme pHARe.

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