Tapez « burn out parental » dans un moteur de recherche français et il vous propose dix fins de phrase : symptômes, que faire, test, test gratuit, forum, traitement, comment s’en sortir. Aucune ne demande d’où vient le mot. Ce sont des demandes d’aide.
Le même terme circule ailleurs, dans un débat qui n’a rien à voir avec celui-là. Depuis quelques années, il sert d’argument contre l’éducation positive : ses exigences épuiseraient les parents qui s’y conforment. Les deux publics ne se croisent jamais.
Ils ont pourtant la même source, et elle est unique. Parmi tous les mots par lesquels s’exprime la contestation éducative, le burn-out parental est le seul qui repose sur un corpus de recherche, un instrument de mesure et des données internationales.
Le mot naît en 1983, dans un livre américain écrit pour les parents
Parent Burnout, de Joseph Procaccini et Mark W. Kiefaber, paraît chez Doubleday à Garden City en 1983. C’est un ouvrage grand public, pas un article scientifique, et il transpose au foyer un mot que la psychologie du travail venait de populariser. Ni la BnF ni le Sudoc n’en cataloguent d’édition française.
Le terme existe donc en anglais depuis quarante-trois ans. Il n’a rien mesuré pendant les trente premières.
Ce qui a circulé jusque-là relève de la description clinique : un épuisement chronique non traité, entretenu par des demandes familiales continues et par l’abandon de toute activité non parentale. Une intuition d’auteur, formulée dans un livre, sans échelle et sans donnée de population. Exactement le statut qu’ont encore aujourd’hui « enfant roi » ou « éducation bienveillante ».
Ce que 2017 ajoute : un questionnaire, et la démonstration que ce n’est pas une dépression
Le 9 février 2017, Isabelle Roskam, Marie-Émilie Raes et Moïra Mikolajczak publient dans Frontiers in Psychology la validation préliminaire du Parental Burnout Inventory. Les trois signataires travaillent à l’Institut de recherche en sciences psychologiques de l’UCLouvain. Deux études, 379 puis 1 723 parents. Vingt-deux items, trois dimensions : épuisement émotionnel, distanciation affective d’avec ses enfants, perte d’accomplissement dans le rôle.
La méthode est empruntée à la psychologie du travail. Le protocole mélange vingt-deux items du Maslach Burnout Inventory, conçu pour le burn-out professionnel, et vingt-deux items parentaux, puis regardent comment ils se regroupent. Ils se séparent nettement : trois composantes professionnelles d’un côté, trois parentales de l’autre. La sous-échelle de dépersonnalisation, qui fonctionne au travail, ne tient pas dans le contexte familial et se voit remplacée par la distanciation émotionnelle.
Le résultat qui fonde tout le reste tient en une ligne : les corrélations avec le burn-out professionnel, le stress parental et la dépression sont faibles à modérées. Autrement dit, la chose mesurée n’est aucune des trois.
Un an et demi plus tard, le 6 juin 2018, Roskam, Maria Elena Brianda et Mikolajczak reprennent l’instrument sur 901 parents et publient le Parental Burnout Assessment. Vingt-trois items, quatre dimensions cette fois, dont une nouvelle qui vaut d’être lue : le contraste avec le parent qu’on était avant. C’est le PBA qui sert dans toutes les enquêtes ultérieures.
Le niveau de preuve est celui d’une étude de validation psychométrique. Il établit qu’un construit se mesure de façon cohérente et se distingue d’états voisins. Il ne dit rien de ce qui le produit.
Les chiffres français ne divergent pas entre études : ils divergent à l’intérieur d’une seule
C’est le point où la lecture publique déraille, et il n’est pas difficile à redresser.
En 2021, Affective Science publie une enquête menée dans 42 pays sur 17 409 parents, tous passés au même PBA. Roskam en est la première signataire, Mikolajczak la dernière, et quatre-vingts autres chercheurs signent entre les deux, dont plusieurs équipes françaises, à Paris, Nîmes, Toulouse et Aix-en-Provence.
Comparer des pays suppose un seuil commun. L’équipe en retient deux, et publient donc chaque prévalence quatre fois : au seuil de 86, au seuil de 92, puis corrigée de la taille de l’échantillon et de la surreprésentation des mères. Voici ce que ça donne.
| Pays | Seuil 86 | Seuil 92 | Échantillon ramené à 200 | Pondéré par sexe |
|---|---|---|---|---|
| Belgique | 9,8 % | 8,1 % | 9,2 % | 7,9 % |
| Pologne | 9,6 % | 7,7 % | 6,8 % | 7,3 % |
| États-Unis | 8,9 % | 7,9 % | 5,6 % | 8,4 % |
| France | 6,2 % | 5,5 % | 5,5 % | 5,3 % |
| Italie | 0,6 % | 0,6 % | 1,1 % | 0,5 % |
| Thaïlande | 0,2 % | 0,3 % | 0,0 % | 0,0 % |
La France se tient entre 5,3 et 6,2 %. Le 9 % qu’on lit parfois dans la presse française est la valeur belge. Et l’Italie, pays d’Europe occidentale, se situe au niveau de la Thaïlande.
Le chiffre de 6 % que la France a le plus repris vient d’un article de Rebecca Shankland et Aurélie Paldacci paru dans La Santé en action n° 466, la revue de Santé publique France, en mai 2024. Un texte signé par deux autrices dans le magazine de l’agence n’est pas une enquête épidémiologique de l’agence, et il ne circule presque jamais sous ce nom.
Reste la question que personne ne pose : de qui parle le 6 % français. L’échantillon français de l’étude de 2021 compte 1 357 parents, recrutés en ligne par proche en proche entre janvier et juillet 2018, en Provence-Alpes-Côte d’Azur et en Île-de-France. Quatre parents sur cinq sont des mères. Ce n’est pas un échantillon représentatif de la France, et l’article ne prétend pas qu’il le soit.
2 à 12 %
L'écart obtenu sur un seul et même échantillon de 1 723 parents, en 2017, selon la méthode de calcul du seuil. La méthode statistique donnait 8,8 %, l'approche théorique 1,3 %. Roskam, Raes et Mikolajczak concluent que « la proportion de parents en burn-out se situe quelque part entre 2 et 12 % ».
Les critères d’inclusion valent d’être connus, parce qu’ils déterminent qui est compté : un parent d’au moins un enfant vivant encore au foyer, sans condition d’âge. Le burn-out parental n’est donc pas un trouble des premières années. L’étude de 2021 relève cependant qu’il est plus élevé chez les parents jeunes, chez les mères, chez les familles nombreuses et chez les parents d’enfants en bas âge.
Le résultat qui a fait sortir le mot du laboratoire
L’enquête de 2021 croise chaque pays avec les six dimensions culturelles de Hofstede. Une seule ressort : l’individualisme, associé à la fois au niveau moyen et à la prévalence, avec une taille d’effet large. L’article l’écrit sans détour : l’individualisme pèse davantage que les inégalités économiques entre pays et que toute autre caractéristique individuelle ou familiale examinée jusque-là, y compris le nombre d’enfants, leur âge et les heures passées avec eux.
C’est cette phrase, et elle seule, qui a fait le tour des médias européens. Elle dit une corrélation entre pays, mesurée au niveau des pays, pas au niveau des familles.
La phrase suivante n’a pas voyagé : les mécanismes qui relient individualisme et burn-out parental restent à étudier (remain to be studied). Les auteurs signalent seulement que leur résultat concorde avec ce qu’observent les sociologues, à savoir des normes parentales devenues plus exigeantes en cinquante ans dans les pays euro-américains.
Le saut vers l’éducation positive, et qui l’a fait
Entre « les pays individualistes ont plus de burn-out parental » et « l’éducation positive épuise les parents », il y a plusieurs pas. Il vaut la peine de regarder qui les a faits, un par un.
Ce n’est pas Didier Pleux. Son L’éducation bienveillante, ça suffit ! Pour une éducation rationnelle paraît chez Odile Jacob le 1er mars 2023, et son argumentaire porte sur l’enfant devenu arrogant faute de limites, pas sur le parent épuisé. Le mot « burn-out » n’est pas son terrain.
Ce sont d’abord des parents. L’association Collectif Assez publie le 9 juillet 2023 une page qui pose la question en titre et rassemble des témoignages de mères ayant suivi les recommandations de l’éducation bienveillante et s’étant senties en faute. C’est un fait de circulation, pas une donnée : une association qui recueille des témoignages mesure ce que lui apportent ceux qui la trouvent.
Et ce sont, plus tôt et de façon plus intéressante, les chercheuses elles-mêmes.
Ce que Roskam et Mikolajczak écrivent, et l’endroit exact où elles s’arrêtent
Le 21 mars 2022, Serge Dupont, Moïra Mikolajczak et Isabelle Roskam publient dans la revue Social Sciences un examen critique du « culte de l’enfant ». Il ne s’agit ni d’un essai clinique ni d’une cohorte, mais d’une revue narrative, c’est-à-dire d’un texte d’argumentation appuyé sur des travaux choisis par ses auteurs.
Elles y nomment un objet. L’« exclusively positive parenting », qu’elles abrègent en EPP : un style parental reposant presque exclusivement sur la chaleur, le soutien et l’autonomie de l’enfant, écartant toute forme de punition, de discipline et parfois de structure. Elles écrivent qu’il contredit les données disponibles, lesquelles soutiennent un style à la fois chaleureux et ferme, et qu’il se présente comme la seule alternative possible à la maltraitance. L’exemple qu’elles donnent de sa diffusion est un livre français : Cool parents make happy kids, de Charlotte Ducharme, paru chez Marabout en 2017.
Elles écrivent aussi que l’intensification de la parentalité positive a pu devenir contre-productive, et que l’augmentation de l’investissement parental et de la pression qui en découle a très probablement fait monter le stress et le burn-out parental.
Puis elles s’arrêtent, et c’est là que se joue toute la différence avec l’usage qui est fait de leurs travaux.
Ce que les chercheuses refusent d'affirmer. Dans le même article, Dupont, Mikolajczak et Roskam écrivent qu'elles décrivent cette évolution « seulement comme une probabilité », faute de toute étude de cohorte sur le stress et le burn-out des parents ordinaires ; qu'elles « ne peuvent que supposer » (we can only speculate) que le culte de l'enfant a produit ces conséquences ; et qu'aucune étude n'a testé directement l'hypothèse d'un lien entre les deux. Le seul travail qui compare deux époques, celui d'Élise Mathy en 2019 sur 470 parents, est rétrospectif et de petite taille : ses résultats, disent-elles, doivent être pris avec une grande prudence.
La thèse existe donc, elle est datée, elle est signée, et ses auteurs sont les mêmes que ceux du corpus. Elle est présentée comme une hypothèse non testée. C’est cette qualification qui disparaît quand le chiffre voyage.
Le 27 octobre 2024, Isabelle Roskam donne à Paris Match Belgique une formule qui a beaucoup circulé : « Par excès de parentalité positive, au nom d’un idéal, on croit parfois ouvrir une route vers un paradis alors qu’elle aboutit en enfer. » Dans le même entretien, elle précise ce qu’elle ne dit pas : « Il ne s’agit évidemment pas de revenir au monde d’antan où les enfants n’avaient pas de droits. » Sa cible est l’excès et l’injonction, pas le principe.
Il faut ajouter que le mot visé n’est pas non plus le même selon qui parle. La « parentalité positive » que met en cause l’argument désigne, dans son texte fondateur, une politique publique adressée aux États et non une méthode adressée aux parents, ce que montre la séparation des cinq termes du champ. Le nombre de camps que compte cette dispute et la date à laquelle elle a commencé se lisent ailleurs.
Une précaution de méthode que les tests en ligne ne prennent pas
Un détail de protocole mérite d’être relevé, parce qu’il est le contraire de ce que produit la requête qui amène ici.
Dans l’étude de 2021, les parents n’ont pas été informés que l’enquête portait sur le burn-out parental. Elle leur a été présentée comme une étude sur la satisfaction et l’épuisement des parents dans le monde. La raison est écrite dans l’article : éviter que ne répondent surtout ceux qui se reconnaissent dans le mot.
Or le mot est aujourd’hui l’entrée principale. « Test » et « test gratuit » figurent parmi les dix suggestions les plus tapées, et ce sont des instruments qu’on trouve après avoir déjà nommé son état. Un questionnaire rempli dans ces conditions ne mesure pas la même chose qu’un questionnaire rempli sans savoir de quoi il s’agit, et cet écart-là n’est pas un détail statistique : c’est la différence entre une prévalence et une confirmation.
Roskam I., Raes M.-E., Mikolajczak M., « Exhausted Parents: Development and Preliminary Validation of the Parental Burnout Inventory », Frontiers in Psychology, vol. 8, art. 163, 9 février 2017.
Roskam I., Brianda M. E., Mikolajczak M., « A Step Forward in the Conceptualization and Measurement of Parental Burnout: The Parental Burnout Assessment (PBA) », Frontiers in Psychology, vol. 9, art. 758, 6 juin 2018.
Mikolajczak M., Roskam I., « A Theoretical and Clinical Framework for Parental Burnout: The Balance Between Risks and Resources (BR2) », Frontiers in Psychology, vol. 9, art. 886, 2018.
Mikolajczak M., Gross J. J., Roskam I., « Parental Burnout: What Is It, and Why Does It Matter? », Clinical Psychological Science, vol. 7, n° 6, novembre 2019, p. 1319-1329.
Roskam I., Aguiar J., Akgun E. et al., « Parental Burnout Around the Globe: a 42-Country Study », Affective Science, vol. 2, n° 1, mars 2021, p. 58-79.
Dupont S., Mikolajczak M., Roskam I., « The Cult of the Child: A Critical Examination of Its Consequences on Parents, Teachers and Children », Social Sciences, vol. 11, n° 3, art. 141, 21 mars 2022.
Mikolajczak M., Aunola K., Sorkkila M., Roskam I., « 15 Years of Parental Burnout Research: Systematic Review and Agenda », Current Directions in Psychological Science, vol. 32, n° 4, août 2023, p. 276-283.
Procaccini J., Kiefaber M. W., Parent Burnout, Doubleday, Garden City (N. Y.), 1983.
Mikolajczak M., Roskam I., Le burn-out parental. L'éviter et s'en sortir, Odile Jacob, 2017 ; nouvelle édition 2020 ; poche 2024. BnF ark:/12148/cb45193002m.
Roskam I., Mikolajczak M., Le burn-out parental. Comprendre, diagnostiquer et prendre en charge, De Boeck supérieur, coll. Carrefour des psychothérapies, 2018.
Shankland R., Paldacci A., « Entourer les parents pour prévenir l'épuisement parental », La Santé en action, n° 466, 2024, p. 21-23, Santé publique France.
Ducharme C., avec Beaumont C., Cool parents make happy kids, Marabout, 2017. BnF ark:/12148/cb45238978g.
Pleux D., L'éducation bienveillante, ça suffit ! Pour une éducation rationnelle, Odile Jacob, 1er mars 2023, 192 p.