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Chaque position rattachée à son auteur, son ouvrage et son année.

Les Voies éducatives Courants & preuves

Ce que les chercheurs reprochent aux neurosciences affectives de Catherine Gueguen

Cinq objections méthodologiques, chacune vérifiable en ouvrant l’étude invoquée : transposition animale, extension de résultats obtenus sur la maltraitance, cerveau triunique, ocytocine, latéralisation. Et ce que la critique ne dit pas.

  • Publié le 22 août 2026
  • 14 min de lecture
  • 9 sections
  • Ce que dit la recherche

En février 2016, un site professionnel de la petite enfance interroge Catherine Gueguen. Elle y résume sa thèse en deux phrases : « Les punitions c’est terrible pour le cerveau des petits. Des études récentes montrent que cela abîme la partie du cerveau qui nous rend pleinement humain ! »

Aucun des chercheurs qui la contestent n’attaque la première phrase. C’est la seconde qui fait le litige, et à l’intérieur de la seconde, trois mots : « des études récentes ». Lesquelles, sur quelle espèce, sur quel âge, mesurant quoi.

Le reproche vise un procédé, et il a un nom

La référence académique du dossier tient en treize pages. Franck Ramus, directeur de recherche au CNRS au Laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistique de l’École normale supérieure, publie en 2018 dans la revue Intellectica un article intitulé « Neuroéducation et neuropsychanalyse : du neuroenchantement aux neurofoutaises ».

Son résumé, public, porte une distinction que la plupart des reprises escamotent. Ramus y examine deux cas, et les range séparément : la neuroéducation « relevant de la neuroprétention », la neuropsychanalyse « des neurofoutaises ». Prétendre n’est pas affabuler. Le mot désigne un emprunt de prestige, celui d’un discours qui se pare du vocabulaire des neurosciences pour un contenu qui relève de la psychologie ordinaire, et non une fabrication.

L’article s’ouvre sur une expérience de 2008. Deanna Weisberg et quatre coauteurs avaient soumis des explications psychologiques, bonnes ou mauvaises, à trois publics : 81 novices, 22 étudiants d’un cours de neurosciences cognitives, 48 experts. Ajouter une information cérébrale sans rapport avec le raisonnement relevait la note des mauvaises explications chez les deux premiers groupes. Pas chez les experts.

Un détail circule d’ailleurs à l’envers. Dans la version que Ramus a mise en ligne sur son blog le 1er novembre 2018, l’ouvrage de Catherine Gueguen figure en bibliographie ; le corps du billet vise le procédé, pas une autrice. La phrase nominative qu’on lui prête couramment à propos de sa lecture de la littérature scientifique ne s’y trouve pas.

C’est cohérent avec la nature de l’objection. Elle n’a pas besoin d’un nom : elle se vérifie en ouvrant les publications invoquées, une par une, et en lisant l’espèce, l’effectif et la population.

Grief 1 : ce qui a été mesuré sur des rongeurs

Le modèle animal du stress précoce est ancien et solide en lui-même. Séparer un raton de sa mère, mesurer sa corticostérone, observer son hippocampe à l’âge adulte : la chaîne est expérimentale, avec des groupes témoins et une causalité établie, ce qu’aucun protocole ne permet chez l’enfant.

Le passage du rongeur à l’enfant, lui, n’est pas expérimental. C’est une inférence, et elle se discute.

La tribune publiée dans Le Point le 20 août 2025 en fait son premier grief, en reprochant au texte qu’elle attaque une « confusion, par exemple, souris et enfants, maltraitances injustes et sanctions justifiées ou simple frustration et trauma lourd ». La formulation empile trois transpositions distinctes. Elle a le mérite de les nommer ensemble.

Béatrice Kammerer avait instruit la même série en 2019 dans L’éducation vraiment positive (Larousse), puis en février 2021 dans les quatre épisodes du podcast Méta de Choc consacrés à l’éducation positive, dont le troisième s’intitule « Tous neurophiles ! ». Journaliste scientifique diplômée en sciences de l’éducation, elle ne conteste pas les études : elle relève le tri opéré parmi elles et l’extrapolation qui les suit.

Grief 2 : la maltraitance chronique n’est pas un enfant à qui l’on dit non

C’est l’objection centrale, et la seule qui touche l’affirmation la plus diffusée du corpus.

Une fiche de lecture publiée par la circonscription de Val-de-Reuil, académie de Normandie, restitue une conférence de Catherine Gueguen de 2014 dans ces termes : quand on est stressé, « on sécrète beaucoup de cortisol qui détruit des neurones dans le cortex préfrontal […] et dans l’hippocampe ». Le document est un compte rendu de tiers, pas une citation d’auteur, mais il montre par quel canal l’énoncé atteint les équipes d’école.

Les deux structures nommées ne sont pas choisies au hasard. Ce sont exactement celles que documente la littérature sur la maltraitance infantile.

La revue annuelle de Martin Teicher et Jacqueline Samson, parue en 2016 dans le Journal of Child Psychology and Psychiatry (57(3), p. 241-266), synthétise les travaux d’imagerie sur des enfants, adolescents et adultes ayant subi des abus physiques, sexuels ou émotionnels, ou la négligence d’un donneur de soins. Elle rapporte des associations robustes entre maltraitance et volume hippocampique réduit, ainsi qu’un volume préfrontal réduit dans le cortex cingulaire antérieur et le cortex orbitofrontal. Les auteurs estiment que la maltraitance dans l’enfance pèse pour environ 45 % du risque attribuable des troubles psychiatriques à début pédiatrique.

Deux écarts séparent ce résultat de la phrase qui circule dans les écoles.

Le premier est la population. On parle d’enfants placés, battus, abusés, laissés sans soins. Pas d’un enfant de 4 ans envoyé au coin dix minutes.

Le second est la mesure. Un volume moyen réduit dans un groupe exposé, comparé à un groupe non exposé, n’est pas l’observation de neurones détruits chez un enfant donné. Le niveau de preuve est celui d’une association d’imagerie sur groupes appariés, robuste, et corrélationnelle. Teicher et Samson consacrent d’ailleurs une partie de leur revue à ce qui reste indécis : le poids du moment d’exposition, les différences selon le sexe, la réversibilité. Ce que peut et ne peut pas établir une étude de ce type tient dans cette distance-là.

Grief 3 : le cerveau à trois étages a été abandonné par ceux qui l’étudient

Le découpage « cerveau archaïque, cerveau émotionnel, cerveau rationnel » structure la vulgarisation éducative française. Il vient du modèle triunique de Paul MacLean, formulé dans les années 1960 et 1970.

Les neurobiologistes l’ont écarté longtemps avant que la psychologie grand public s’en aperçoive. Joseph Cesario, David Johnson et Heather Eisthen l’écrivent sans détour en 2020 dans Current Directions in Psychological Science (29(3), p. 255-260), sous un titre qui vaut argument : votre cerveau n’est pas un oignon avec un petit reptile à l’intérieur.

La démonstration expérimentale la plus nette date de 2022. Une équipe de l’Institut Max-Planck a construit un atlas moléculaire des types neuronaux du cerveau d’un lézard, comparé à celui de la souris, publié dans Science le 2 septembre 2022. Après 320 millions d’années d’évolution séparée, les types neuronaux conservés se retrouvent partout, y compris dans le cortex cérébral. Les auteurs concluent que cette distribution interdit de classer les régions du cerveau en zones ancestrales et zones nouvelles.

Un modèle périmé peut rester pédagogiquement commode. Il ne peut pas servir de preuve.

Grief 4 : l’ocytocine porte plus de conclusions que d’études

Dans le même entretien de 2016, Catherine Gueguen expose le mécanisme qu’elle prête au maternage : il « favorise la maturation du cortex préfrontal, la sécrétion d’hormones et molécules qui permettent le développement du cerveau. Et en plus cela génère la sécrétion d’ocytocine ».

L’ennui est que la littérature humaine sur l’ocytocine repose très majoritairement sur son administration par voie nasale chez l’adulte, et que ce protocole est contesté par les neuroendocrinologues eux-mêmes. Gareth Leng et Mike Ludwig, université d’Édimbourg, l’écrivent en 2016 dans Biological Psychiatry (79(3), p. 243-250) : très peu du produit pulvérisé atteint le liquide céphalo-rachidien, tandis que les concentrations périphériques montent à des niveaux supraphysiologiques, avec des effets probables sur le tube digestif, le cœur et l’appareil reproducteur.

Puis la réplication est arrivée.

677 participants, aucun effet. En 2020, l’équipe de Carolyn Declerck a publié dans Nature Human Behaviour (4, p. 646-655) une réplication préenregistrée de l’étude fondatrice de 2005 sur ocytocine et confiance, en double aveugle contre placebo, avec une puissance statistique supérieure à 95 %. Aucun effet de l’ocytocine sur le comportement de confiance en condition de contact social minimal. Une partie des signataires de la réplication avaient cosigné le travail d’origine.

La neurobiologiste Marie-José Freund-Mercier a consacré à ce dossier un livre entier, Ocytocine : entre mythe et réalité (Doin, 2022, 172 pages), et le résumait dans Le Figaro du 25 août 2022 sous un titre qui pose le problème : comment l’ocytocine sert de prétexte scientifique à l’éducation positive.

L’affaire est plus embarrassante encore, et pas moins. L’ocytocine invoquée par les ouvrages éducatifs n’est pas celle des vaporisateurs : c’est une sécrétion endogène, déclenchée par une interaction affective, chez un enfant de moins de 6 ans. Les travaux disponibles ne portent pas sur cette situation. L’énoncé n’est donc pas réfuté, il est invérifiable en l’état, ce qui n’est pas la même chose et ne l’autorise pas davantage.

Grief 5 : la latéralisation, qui ne vise pas Gueguen

Ce cinquième reproche est régulièrement mis au compte des neurosciences affectives françaises. Il appartient à un autre livre.

Le Cerveau de votre enfant de Daniel Siegel et Tina Payne Bryson paraît aux Arènes le 20 avril 2015, préfacé par Isabelle Filliozat, avec un bandeau qui annonce « la bible de l’éducation positive ». La stratégie centrale de l’ouvrage, se connecter d’abord à l’hémisphère droit et à l’émotion avant de rediriger vers l’hémisphère gauche et la logique, suppose une spécialisation hémisphérique globale.

L’étude d’imagerie de Jared Nielsen et de son équipe, parue dans PLoS ONE en 2013, a porté sur 1 011 personnes de 7 à 29 ans et sur 7 266 régions cérébrales. Conclusion : la latéralisation des connexions est une propriété locale des réseaux, et les données ne soutiennent aucun profil individuel de cerveau globalement « droit » ou globalement « gauche ».

Les mêmes auteurs ont signé en 2014 dans Time la charge contre le time-out que Franck Ramus conteste dans son billet de 2023, puis publié une mise au point : c’est un épisode à lui seul.

Ce que la critique ne dit pas, et qu’on lui fait dire

Quatre bornes, qui coupent dans les deux sens.

Ramus ne défend ni la punition ni l’éducation autoritaire. Son billet du 20 février 2023 sur le time-out critique symétriquement les deux camps français : l’éducation positive pour un dommage cérébral affirmé sans étai, et Caroline Goldman pour des durées d’isolement très supérieures à ce que documente la littérature. Le détail de ce face-à-face de protocoles se lit à part.

Aucun des auteurs cités ici ne conteste que la maltraitance abîme le développement. La revue de Teicher et Samson est précisément la preuve qu’ils invoquent.

L’absence de preuve d’un dommage cérébral causé par un geste éducatif ordinaire n’est pas une preuve de son innocuité. Non évalué ne veut pas dire réfuté, et la formule vaut dans les deux directions.

Enfin, une justification mal fondée peut soutenir une consigne juste. Les objections listées portent sur la démonstration, pas sur la recommandation, et l’état des données propres de chaque courant s’établit séparément.

Ce qu’elle répond, et depuis quelle position

Catherine Gueguen n’est pas restée hors des institutions. Elle siège au comité scientifique du Référentiel national de la qualité d’accueil du jeune enfant, publié le 2 juillet 2025 par le ministère chargé des Solidarités et piloté par l’Inspection générale des affaires sociales, aux côtés d’Anne-Marie Fontaine, Héloïse Junier, Pierre Moisset, Josette Serres, Rebecca Shankland et Jacqueline Wendland.

C’est ce texte que vise la tribune du 20 août 2025. Le comité de pilotage et le comité scientifique répondent par une mise au point le 28 août : « La punition n’apporte aucun bénéfice en termes de développement de l’enfant », mais « ceci ne signifie pas qu’il ne faille pas donner à l’enfant des cadres et des repères », et une mise à l’écart du groupe reste possible « de manière respectueuse et non punitive, en présence rassurante d’un adulte ». En mai 2026, elle formule la même position autrement : « Il y a une seule éducation : celle qui respecte l’enfant », et « respecter un enfant, ça ne veut pas dire être laxiste ».

Ces réponses portent sur la prescription. Les objections portaient sur l’inférence. Les deux discours ne se rencontrent pas, et c’est pourquoi la controverse dure : on répond « la punition n’apporte aucun bénéfice » à qui demandait « quelle étude, sur quelle espèce, à quel âge ». Le versant public de cet affrontement a sa propre chronologie, distincte de celle-ci.

Les quatre études invoquées, et sur qui elles ont porté

Rangées côte à côte, les publications qui fondent les affirmations contestées ont un point commun.

Ce qui est affirméCe que l’étude établitPopulation étudiée
Le cortisol détruit des neuronesVolumes hippocampique et préfrontal réduits, en association de groupePersonnes ayant subi abus ou négligence (Teicher et Samson, 2016)
L’ocytocine de la relation apaise et donne confianceAucun effet sur la confiance en contact social minimal677 adultes, ocytocine intranasale (Declerck, 2020)
Le cerveau archaïque commande avant le rationnelTypes neuronaux conservés dans tout le cerveau, cortex comprisLézard et souris (Hain, 2022)
L’émotion est à droite, la logique à gaucheLatéralisation locale, pas de profil global1 011 personnes de 7 à 29 ans (Nielsen, 2013)

Le référentiel s’applique aux enfants de moins de 3 ans. Le lectorat des ouvrages en cause élève des enfants de 0 à 6 ans. Aucune des quatre publications n’a mesuré ce qui se passe dans le cerveau d’un enfant de cet âge placé dans une situation éducative ordinaire.

L’objection cesse là d’être une querelle d’écoles. Le courant qui s’est construit sur cette caution a bâti une doctrine complète, cohérente et largement appliquée, à partir d’un corpus qui n’a jamais observé son objet.

Ramus F., « Neuroéducation et neuropsychanalyse : du neuroenchantement aux neurofoutaises », Intellectica, no 69, 2018/1-2, p. 289-301, DOI 10.3406/intel.2018.1882. Version blog, Ramus méninges, 1er novembre 2018.

Weisberg D. S., Keil F. C., Goodstein J., Rawson E., Gray J. R., « The Seductive Allure of Neuroscience Explanations », Journal of Cognitive Neuroscience, 2008, 20(3), p. 470-477.

Teicher M. H., Samson J. A., « Annual Research Review: Enduring neurobiological effects of childhood abuse and neglect », Journal of Child Psychology and Psychiatry, 2016, 57(3), p. 241-266.

Cesario J., Johnson D. J., Eisthen H. L., « Your Brain Is Not an Onion With a Tiny Reptile Inside », Current Directions in Psychological Science, 2020, 29(3), p. 255-260.

Hain D. et al., « Molecular diversity and evolution of neuron types in the amniote brain », Science, 2 septembre 2022, 377(6610), DOI 10.1126/science.abp8202.

Leng G., Ludwig M., « Intranasal Oxytocin: Myths and Delusions », Biological Psychiatry, février 2016, 79(3), p. 243-250.

Declerck C. H. et al., « A registered replication study on oxytocin and trust », Nature Human Behaviour, 2020, 4, p. 646-655.

Nielsen J. A., Zielinski B. A., Ferguson M. A., Lainhart J. E., Anderson J. S., « An Evaluation of the Left-Brain vs. Right-Brain Hypothesis with Resting State Functional Connectivity Magnetic Resonance Imaging », PLoS ONE, 2013, 8(8), e71275.

Freund-Mercier M.-J., Ocytocine : entre mythe et réalité, Doin, 2022, 172 p., ISBN 9782704016877. Entretien, Le Figaro, 25 août 2022.

Kammerer B., L’éducation vraiment positive. Ce qu’il faut savoir pour que les enfants soient heureux… et les parents aussi !, Larousse, 4 septembre 2019. Série Shocking ! no 18, Méta de Choc, quatre épisodes, février 2021.

Gueguen C., Pour une enfance heureuse. Repenser l’éducation à la lumière des dernières découvertes sur le cerveau, Robert Laffont, 2014 ; Vivre heureux avec son enfant, Robert Laffont, 2015 ; Heureux d’apprendre à l’école, Les Arènes, 2018.

Siegel D. J., Bryson T. P., Le Cerveau de votre enfant, Les Arènes, 20 avril 2015, traduction de Carole Delporte, préface d’Isabelle Filliozat.

Référentiel national de la qualité d’accueil du jeune enfant, ministère chargé des Solidarités et des Familles, 2 juillet 2025, pilotage IGAS. Mise au point du comité de pilotage et du comité scientifique, 28 août 2025.

« Stop à l’infiltration de “l’idéologie positive” dans le secteur de la petite enfance », tribune, Le Point, 20 août 2025.

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