Aucune administration française ne compte les écoles Montessori. Aucune ne compte les écoles Steiner-Waldorf. Pour Freinet, la question est mal posée dès le départ, et c’est le plus intéressant des trois cas.
Les nombres qui circulent viennent donc tous d’ailleurs : d’une association qui recense ses adhérents, d’une fédération qui délivre un label, d’un annuaire administratif qui enregistre des noms, d’une fondation qui interroge des fondateurs d’écoles. Quatre objets, donc quatre résultats.
Le seul décompte public ne connaît pas les pédagogies
La direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance publie chaque année le nombre d’établissements privés hors contrat qui scolarisent des élèves du premier degré. À la rentrée 2024, la fiche 3.09 de Repères et références statistiques en retient 1 116, pour 60 483 élèves : 25 143 en préélémentaire, entre 3 et 6 ans, 34 757 en élémentaire, jusqu’à 11 ans, et une cinquantaine en ULIS.
1 116
Écoles privées hors contrat scolarisant des élèves du premier degré à la rentrée 2024, toutes obédiences et toutes pédagogies confondues. DEPP, Repères et références statistiques 2025, fiche 3.09. Le second degré est compté séparément : 402 établissements accueillent des formations en collège.
Ce chiffre est solide. Il est aussi muet sur les pédagogies : la DEPP n’en publie aucune ventilation, et rien dans les données qu’elle collecte ne porterait cette information. L’Annuaire de l’éducation, le fichier ouvert qui décrit les 67 896 établissements enregistrés par le ministère, compte soixante-dix champs. On y trouve le type de contrat, la présence d’une section sportive, d’une section théâtre, d’une section internationale, l’appartenance à l’éducation prioritaire, la date d’ouverture. Aucun champ « pédagogie ».
Une école hors contrat déclare son ouverture, un directeur, des locaux et un projet. Elle ne déclare pas une méthode, et l’État ne lui en demande pas : la loi Gatel du 13 avril 2018 permet à quatre autorités de s’opposer à une ouverture, pour des motifs limitativement énumérés dont aucun ne porte sur la pédagogie employée. Le régime de déclaration contrôle qui ouvre, où, et avec quelles garanties. Jamais comment on y enseigne.
« Le hors contrat explose. » La série de la DEPP passe de 502 écoles en 2015 à 1 116 en 2024, et la formule s’écrit toute seule. La DEPP écrit elle-même autre chose, dans le corps de sa fiche : entre 2014 et 2024 le nombre d’élèves du premier degré hors contrat a augmenté de 35 600, « une partie de la hausse s’expliquant par une meilleure identification des écoles du secteur privé hors contrat ».
La Cour des comptes chiffre cet effet. Dans son rapport sur l’instruction dans la famille de juin 2025, une note de la page 18 relève que la part des élèves du privé hors contrat recensés par la DEPP via l’application ONDE est passée de 55,9 % en 2022 à 85,5 % en 2024. Sur ces deux années, une partie de la croissance mesurée est de la croissance du recensement.
« Montessori » se compte comme un mot, pas comme un label
Le nom n’est protégé par personne en France. Une école, une crèche, un fabricant de jouets, un éditeur de cahiers de vacances peuvent l’employer sans autorisation ni contrôle. Il n’y a donc pas d’autorité qui compte, parce qu’il n’y a rien à contrôler.
L’Association Montessori de France avance environ 420 écoles, dont environ 160 adhérentes, sur sa page de présentation. La même page indique qu’il y en avait 10 en 1952. Le chiffre de 1952 porte une date ; les deux autres n’en portent aucune. On ne sait donc pas si 420 décrit 2019, 2023 ou 2026, et l’écart entre 420 et 160 mesure quelque chose de précis : l’adhésion à une association, pas la conformité à une méthode.
Un décompte d’une autre nature se tire de l’annuaire du ministère. Au 6 août 2026, 243 établissements enregistrés portent le mot « Montessori » dans leur nom : 232 privés, dont 225 hors contrat, et 11 publics. Répartis en 197 écoles, 38 collèges et 8 lycées.
Ce nombre n’est ni un plancher ni un plafond. Il surcompte, parce que les onze établissements publics de la liste (des écoles maternelles Maria Montessori à Orléans, Narbonne, Ambès, La Roche-sur-Yon, une école primaire à Lille) appliquent les programmes nationaux : une municipalité a choisi un nom, ce qui ne dit rien de ce qui se passe dans les classes. Et il sous-compte, parce qu’une école qui travaille avec le matériel de Montessori peut très bien s’appeler Les Colibris ou La Source. La seule chose que 243 mesure avec certitude, c’est la fréquence d’un mot sur des façades.
Le recensement mondial bute sur le même obstacle, et ses auteurs le disent en ouverture. Mira Debs, Angela Murray et leurs coauteurs publient dans le Journal of Montessori Research de l’automne 2022 un décompte de 15 763 écoles dans 154 pays, dont environ 9 % financées sur fonds publics : l’appellation n’étant contrôlée nulle part, aucun relevé ne peut prétendre à l’exhaustivité ni à l’homogénéité de ce qu’il compte. La France n’y est pas isolée. C’est une enquête déclarative, pas un registre, et le mot lui-même recouvre plusieurs objets.
Steiner-Waldorf : vingt, vingt-deux, ou dix-sept plus dix-huit
Ici le nom est encadré : la Fédération Pédagogie Steiner-Waldorf en France délivre un label, et publie la liste de ceux qui l’ont. Le décompte devrait être simple. Il ne l’est pas.
| Source | Chiffre | Ce qu’elle compte | Date |
|---|---|---|---|
| Fédération Steiner-Waldorf France, bandeau de page | 22 | non précisé | page sans date |
| Fédération Steiner-Waldorf France, tableau de la même page | 20 établissements labellisés | écoles, jardins d’enfants et une micro-crèche | liste au 30 avril 2025 |
| Waldorf World List, édition juin 2026 | 17 écoles et 18 jardins d’enfants | les deux séparément | juin 2026 |
| IASWECE, association internationale de la petite enfance Waldorf | 21 jardins d’enfants | la petite enfance seule | page sans date |
Le bandeau et le tableau de la page officielle se contredisent de deux unités. C’est peu. Ce qui l’est moins : la liste des vingt mélange des objets qui n’ont pas le même statut. On y trouve la micro-crèche Cardamômes à Méjannes-lès-Alès, le jardin d’enfants Les Bons Amis à Strasbourg, le jardin d’enfants Mathias Grünewald à Logelbach-Wintzenheim. Un jardin d’enfants accueille des enfants avant l’âge de l’instruction obligatoire, abaissé à 3 ans en 2019 : ce n’est pas un établissement scolaire, il ne reçoit pas d’immatriculation du ministère, et il n’apparaît dans aucun décompte d’écoles. La loi de 2019 avait d’ailleurs prévu pour eux une dérogation transitoire, qui s’est éteinte à la fin de l’année scolaire 2023-2024. La Waldorf World List, elle, tient les deux séries à part : 17 et 18, jamais 35. Compter vingt suppose de les additionner.
L’organisation qui édite la liste mondiale ajoute sa propre incohérence : la page d’accueil des Freunde der Erziehungskunst affiche encore 1 092 écoles dans 64 pays, quand le document de juin 2026 qu’elle héberge en compte 1 291 dans 71.
Deux des vingt sont sous contrat, donc absentes du hors contrat
L’École Perceval de Chatou figure sur la liste des vingt établissements labellisés. Dans l’annuaire, elle apparaît sous trois immatriculations : une école primaire et un collège, tous deux en contrat d’association toutes classes, et un lycée hors contrat. L’École Rudolf Steiner de Verrières-le-Buisson, également labellisée, se décompose de même en une école et un lycée en contrat d’association pour partie des classes, et un collège en contrat d’association toutes classes.
Un contrat d’association signifie que l’État rémunère les enseignants et que les programmes nationaux s’appliquent. Ces établissements ne relèvent donc pas du hors contrat : ils ne sont pas dans les 1 116, ils sont dans les 4 602 écoles privées sous contrat que la DEPP dénombre à la même rentrée. Deux des vingt écoles labellisées du réseau français sortent ainsi de la case où l’on cherche spontanément à les compter, et le régime administratif de ces écoles est plus hétérogène que ne le laissent croire les présentations d’ensemble.
À l’inverse, la recherche par nom rate presque tout : douze immatriculations seulement contiennent « Steiner » ou « Waldorf », alors que le réseau compte des établissements nommés Perceval, Michaël, Mathias Grünewald, Caminarem, La Mhotte ou Les Boutons d’Or. Pour Steiner comme pour Montessori, le nom est un mauvais instrument de mesure, mais il rate dans l’autre sens.
Chez Freinet, l’unité à compter serait la classe
Les deux premiers cas relèvent d’un problème de périmètre. Le troisième pose un problème d’unité.
La pédagogie Freinet se pratique dans l’école publique, classe par classe, et son porteur historique, l’Institut coopératif de l’école moderne, est un mouvement d’enseignants et non une fédération d’établissements. Il ne délivre aucun label. Il n’ouvre aucune école. Un enseignant adhère, achète des fichiers, participe à un groupe départemental, et installe le texte libre et le conseil de coopérative dans la classe où il est nommé. Sa collègue de la classe d’à côté fait autre chose.
Le mouvement le dit lui-même sur la page où il publie sa liste : « la majorité des collègues enseignant en pédagogie Freinet travaillent seuls (ou à 2 ou 3) au sein d’équipes ordinaires ». Cette liste, celle des équipes complètes, contient dix établissements, plus deux équipes partielles. Elle est diffusée dans un fichier daté de janvier 2022 dont la première page porte « mise à jour : novembre 2020 ». La fiche annuaire de l’ICEM au Comité pour les relations nationales et internationales des associations de jeunesse et d’éducation populaire annonce de son côté une vingtaine d’écoles fonctionnant entièrement selon ce modèle, 70 associations affiliées, 650 adhérents nationaux, 3 000 départementaux, et environ 10 000 enseignants pratiquant la pédagogie Freinet en France. Aucun de ces nombres ne porte de millésime.
Les 10 000 sont une estimation du mouvement sur lui-même, pas un recensement. L’ordre de grandeur suffit pourtant à trancher la question de l’unité : compter des écoles quand la pratique se loge dans des classes revient à mesurer la marge la plus visible d’un phénomène qui vit ailleurs. Vingt écoles d’un côté, dix mille enseignants de l’autre : les deux nombres décrivent le même mouvement, à deux échelles qui n’ont aucun rapport.
Le fichier du ministère achève de brouiller la lecture. Trente-huit établissements portent le nom de Freinet, dont trente-sept publics : le collège Célestin Freinet de Sainte-Maure-de-Touraine, l’école maternelle de Longvic, l’école élémentaire de Mulhouse. Une commune qui baptise une école ne s’engage sur aucune pratique. Et l’école primaire Freinet de Vence, celle que le pédagogue a fondée en 1935, y figure aujourd’hui comme école publique. Le nom sur le fronton et ce qu’on fait dans la classe varient indépendamment l’un de l’autre.
Un établissement peut valoir un, deux ou trois
Reste l’écart le plus visible, et le plus mal expliqué : la Fondation pour l’école annonce 2 105 écoles libres hors contrat en France et 78 ouvertures à la rentrée 2025, quand la DEPP en compte 1 116. Le rapport est presque du simple au double, et on en conclut d’ordinaire que l’une des deux se trompe.
Aucune des deux. La Fondation publie sa règle : « Nous adoptons la même méthode de comptabilité que l’éducation nationale en décomptant le nombre d’UAI (unité administrative immatriculée). Un établissement primaire compte 1, un collège compte 1 et un lycée compte 1. Par exemple, un groupe scolaire allant de la maternelle à la terminale comptera pour 3 dans notre recensement des écoles libres. » Son total additionne les trois degrés. Celui de la DEPP n’en couvre qu’un.
La vérification tient en une requête. Au 6 août 2026, l’indicateur « hors contrat » de l’annuaire est porté par 1 176 écoles, 527 collèges et 524 lycées. Soit 2 227 immatriculations scolaires, du même ordre que les 2 105 de la Fondation. Le même filtre ramène aussi 1 183 établissements médico-sociaux, qui ne sont pas des écoles du tout : une somme brute lue sur un filtre d’annuaire ne vaut pas un décompte.
C’est aussi ce qui explique que l’École Perceval pèse trois lignes dans un fichier et une seule école dans la tête d’un parent. Trois immatriculations, un site, une équipe, une cour. La DEPP le signale à sa manière en refusant de publier un total tous degrés confondus, puisqu’un même établissement peut porter école et collège.
Une chose distingue encore les deux sources. La Fondation pour l’école finance et accompagne les écoles qu’elle recense, et elle les recense par enquête annuelle, veille de presse et contact direct avec les fondateurs. Son travail reste le plus détaillé disponible sur ce parc, ce qui ne l’empêche pas d’être celui d’une partie prenante. Une enquête déclarative menée par un acteur du secteur et un recensement administratif ne se corrigent pas l’un l’autre.
Ce qui reste vérifiable établissement par établissement
Le décompte global est hors d’atteinte. Le cas particulier, non.
Un établissement scolaire déclaré possède un numéro d’immatriculation de huit caractères, du type 0240300W, et sa fiche publique dans l’annuaire du ministère donne son statut, son type de contrat, sa date d’ouverture et les niveaux qu’il accueille. Ce que cette fiche ne dit pas, aucune source publique ne le dit : ni la méthode employée, ni la formation des enseignants, ni le rattachement à une fédération. Ces trois éléments-là ne se lisent que dans les documents que l’établissement produit lui-même, au même titre que ses tarifs.
La donnée manquante n’est pas un accident de collecte. Elle découle du régime juridique : l’État contrôle l’acquisition du socle commun de connaissances et n’a pas à connaître la pédagogie par laquelle on y parvient. C’est la contrepartie exacte de la liberté d’enseignement, et elle a pour effet qu’en France, en 2026, le paysage des pédagogies alternatives n’est mesuré par personne dont ce soit le métier. Là où l’État a voulu savoir, il sait : le décompte des enfants instruits en famille a changé de nature le jour où la déclaration est devenue une autorisation.
DEPP, Repères et références statistiques 2025, données de la rentrée 2024, fiche 3.09 « Les élèves de l’enseignement privé hors contrat » et fiche 4.25 pour le second degré.
Cour des comptes, L’instruction dans la famille, observations définitives S2025-0795, publiées le 26 juin 2025, note 11 p. 18.
Ministère de l’Éducation nationale, Annuaire de l’éducation, jeu de données ouvert, 67 896 enregistrements, mise à jour du 6 août 2026. Décomptes établis par filtrage sur les champs nom_etablissement, statut_public_prive et type_contrat_prive.
Association Montessori de France, page « Présentation », sans date.
Debs M., de Brouwer J., Murray A. K., Lawrence L., Tyne M., von der Wehl C., « Global Diffusion of Montessori Schools: A Report From the 2022 Global Montessori Census », Journal of Montessori Research, vol. 8, n° 2, automne 2022.
Fédération Pédagogie Steiner-Waldorf en France, page « Les écoles Waldorf en France », liste au 30 avril 2025.
Waldorf World List, édition de juin 2026, Freunde der Erziehungskunst Rudolf Steiners, Haager Kreis et Section pédagogique du Goetheanum.
IASWECE, International Association for Steiner/Waldorf Early Childhood Education, page France, sans date.
ICEM-Pédagogie Freinet, « Liste des écoles avec équipes Freinet complètes », mise à jour de novembre 2020 ; fiche membre du CNAJEP, sans date.
Fondation pour l’école, page « Statistiques des écoles libres », rentrée 2025.
Loi n° 2018-266 du 13 avril 2018 visant à simplifier et mieux encadrer le régime d’ouverture et de contrôle des établissements privés hors contrat.